Courtoisie numérique

Je traînais, un peu au hasard, sur le net. J’avais tapé « littérature » sur Google et survolais avec ennui la page des actualités quand un titre a attiré mon attention : « Un canular littéraire qui en dit long » (lire l’article). L’article racontait une conversation entre deux écrivains. Comme l’un doutait que Claude Simon, prix Nobel de littérature 1985, puisse trouver éditeur aujourd’hui, l’autre décida d’envoyer une cinquantaine de pages du livre « Le Palace » à une vingtaine d’éditeurs. On imagine aisément la suite.

C’est peu dire si je me sens concernée. Comme beaucoup d’auteurs, j’ai connu les affres de la publication et les éditeurs véreux, je me suis désespérée en lisant les lettres de refus, m’agrippant tant que je pouvais aux remarques encourageantes, me révoltant contre les plus acerbes ; je me suis emballée, démotivée, remotivée, déprimée, me creusant toujours plus la tête pour trouver une solution et éviter de voir mourir des manuscrits embryons. Comme beaucoup, je connais l’histoire des grands livres :  Proust a publié « Du côté de chez Swann » à compte d’auteur ; Olivier Bourdeaut n’a pas réussi à publier son premier roman mais le second, envoyé par la poste, « En attendant Bojangles », a été porté au sommet ; j ’ai lu lors d’une exposition sur Gallimard des fiches de refus assassiner de grands écrivains. Et toujours les mêmes questions : les maisons d’édition lisent-elles les manuscrits ? Est-il plus facile de publier lorsqu’on est journaliste ? Et l’on ressort l’histoire du grand livre du moment. Ces histoires de canulars sont légion ; j’en ai lu des dizaines. C’est donc très logiquement que j’ai posté celle-ci sur Twitter.

Beaucoup de personnes s’en sont amusées — je n’ai pas compté le nombre d’auteurs. Dans le lot des notifications, j’ai néanmoins lu le commentaire d’un homme, un peu méchant, mais pas vraiment, qui concluait sur une expérience de « vieux con », la littérature d’il y a 32 ans étant à ses yeux dépassée. Ma première réaction fut un rejet franc et massif. Je comprenais sans apprécier  son désaccord, je comprenais moins le « vieux con » à mon sens inutile. J’ai repensé à des vidéos sur le site d’Internazionale, qui parlaient des personnes qui se cachaient derrières les remarques haineuses du web (voir la vidéo) J’étais tentée de ne pas répondre. Mais je ne voulais pas couver de frustrations. Non ma belle, tu vas défendre tes positions. Ce n’est pas naturel chez moi : je déteste le conflit, préférant le calme et la tranquillité. J’ai attrapé mon clavier à deux mains, et c’était parti pour une conversation en ligne, avec un monsieur que je ne connaissais pas. J’appréhendais un peu le « vieux con ». J’ai commencé par le saluer. Puis je lui ai donné le nom d’auteurs du XXème siècle qui me semblaient encore tout à fait dans le coup. Le ton de mon correspondant a changé ; il s’est radouci, instantanément. Il m’a saluée, lui aussi, et finalement, nous sommes tombés d’accord. La courtoisie numérique avait gagné. Ouf ! On l’avait échappé belle !

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