De fil en aiguille

J’ai fini de lire La Citadelle d’Eric Metzger. Je n’en ferai pas la chronique : lisez, c’est bien.

La citadelle raconte l’histoire d’un homme qui passe à côté d’une femme. Elle est corse, elle habite Calvi. Il la rencontre lors d’un festival de musique. Il est instantanément happé par sa beauté, son élégance, sa force. Par peur ou par orgueil, il refuse néanmoins le saut d’obstacle : il se cabre. Les étés suivants, il retourne à Calvi. Pendant quatorze ans, il ne cessera de la chercher et de la fuir. La citadelle est à la fois le roman de cette quête non assumée et une ode à l’île de Beauté.

À un moment donné, le narrateur décide de faire découvrir Calvi à sa petite amie. Et là…

FLASH SOUVENIR

Nous marchons dans les rues piétonnes des Halles. Nous atterrissons à une terrasse. Nous sommes trois : il souhaite me présenter sa petite amie. Elle est corse, elle habite Ajaccio ; elle ne parle pas. Pas très grande, trapue mais musclée comme peuvent l’être certaines gymnastes. Je ne la trouve pas spécialement jolie. Silencieuse, elle ne me fait ni chaud ni froid. Quelques semaines plus tard, ou peut-être quelques mois, je ne sais pas, je le revois. Je lui demande comment elle va. C’est fini. Leur relation n’a pas supporté la présentation. « Tu comprends, face à toi, elle est tellement fade, elle ne fait pas le poids. »

Et c’est tout. Je ne me souviens de rien d’autre. Nous parlons. Puisque nous parlons, nous nous regardons. J’ai planté mes yeux verts dans ses yeux noisettes et je l’écoute me faire une déclaration. Je ne réagis pas. Mutique, l’air buté, je continue à le regarder parler. Sans rien dire. Puis le trou noir.

Qui est-il ? Comment s’appelait-il ? Christian ? Bernard ? Comment nous étions nous rencontrés ? Où ? Par quel intermédiaire ? J’ai le souvenir de quatre verres, toujours en terrasse, toujours aux Halles. Il était plus vieux que moi : quelle différence d’âge ? Il était commercial à l’international. Tous les mardis soirs, il prenait des cours de natation. Je me souviens bien de son visage : imberbe, moustachu, puis barbu.

Et c’est tout.

De fil en aiguille, du livre d’Eric Metzger à Calvi, de Calvi à la Corse, puis à lui, Christian-Bernard, puis à l’inconnue de Stephan Zweig.

Le célèbre romancier termine la lettre et la dépose.

Il déposa la lettre de ses mains tremblantes. Puis il réfléchit longuement. Des images éparses d’une petite voisine, d’une jeune fille, d’une femme rencontrée dans un cabaret affluèrent à sa mémoire, mais des images à chaque fois floues et confuses comme une pierre qui scintille et tremblote au fond d’un cours d’eau. Des ombres allaient et venaient, mais aucune image ne se formait. Il frémissait de souvenirs sensibles, mais il ne parvenait pas à les rassembler. Il lui semblait qu’il avait rêvé de toutes ces figures, souvent et profondément rêvé d’elles, mais rêvé seulement.

Lettre d’une inconnue de Stephan Zweig

La Citadelle d’Eric Metzger chez Gallimard

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