Devant chez lui

Je l’attendais devant la porte de son immeuble. Derrière la porte cochère, il y avait la cour, la cage d’escalier, quelques étages à monter, la porte à trois battants. Il y avait la cuisine minuscule, la lumière jaune du matin, le large canapé, une fenêtre dans la salle de bains. Je me souviens de tout.

Ce fut un des premiers à manger bio. Il cuisinait des légumes. Il aimait beaucoup les brocolis au wok, il en faisait tout le temps. Pour un homme, ce n’est pas si courant. C’était il y a dix ans et j’étudiais l’écriture de scénarios. Un matin dans son salon, l’un face à l’autre, lui sur un fauteuil, moi sur le canapé. Il avait acheté les droits d’une pièce, il était enthousiaste, « elle va te plaire ». Il me regardait lire en souriant, se moquant de temps en temps. Et moi je fondais.

Je l’attendais devant la porte de son immeuble. J’étais inquiète. Comment cela allait-il se passer ? Dix ans s’étaient écoulés et moi j’avais pris dix ans dans la gueule. Entre mes deux boulots et l’écriture, la période n’était pas au repos et je ne me sentais pas à mon avantage. Plus il tardait, plus je paniquais, alors je tournais en rond, en rond devant la porte de son immeuble, je me penchais devant le rétroviseur du camion garé devant et je sursautais d’effroi à chaque fois. Arrête.

Pendant dix ans, j’étais passée devant cette même porte – une bonne amie habite juste à côté : la perte d’une âme chère est irremplaçable et il était irremplaçable.

Son aura me manquait. À l’époque, je me blottissais dans ses bras et il partageait avec moi sa tendresse, son énergie, ses projets. Sa voix était comme du velours, ses yeux couleur d’infini ; sportif et bien bâti, chaleureux et distant. Pour supporter l’absence, tantôt je me disais qu’un jour je le retrouverais, tantôt qu’il était prétentieux et creux. Mais rien n’y faisait : lorsque je passais devant la porte de l’immeuble, je paniquais.

Dix ans plus tard, alors que ma vie intérieure chamboulait tout, que mon énergie créatrice était à son maximum et mes débouchés inexistants, je l’avais recontacté. J’avais besoin de son aide. Il n’a pas répondu tout de suite – il ne veut pas te voir – mais il répondit plus tard – tu vois –, et maintenant je l’attendais, ce dimanche matin ensoleillé mais froid, j’étais devant chez lui et je l’attendais. C’était irréel.

Une femme est rentrée. Je crevais d’envie de la suivre. Revoir la cour, la cage d’escalier. Je n’ai pas osé. Mon livre et ma pièce sous le bras, je n’étais plus sûre de rien. « Je ne suis pas obligée de la lui donner. » Je tournais, tournais, tournais.

La porte s’est ouverte sur lui. Il m’a souri. J’ai sauté dans ses bras et il m’a recueillie.

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