Gros-Câlin

Je roulais sur une piste cyclable ; à ma droite, les voitures jouaient à touche-touche.  J’ai contourné un obstacle, le dernier coup de guidon m’a jetée contre la moto. J’ai vu le motard foncer sur moi, nos regards se sont croisés, j’ai imaginé la collision et j’ai eu peur.

Cette frayeur était ridicule autant qu’inutile : j’étais le jouet d’une illusion. Nous nous étions regardés et un instant nous avons cru rouler en direction l’un de l’autre. Mais j’étais sur la piste cyclable à hauteur de trottoir, il tentait de se frayer un chemin dans l’embouteillage. Il avait la peau noire ; lorsque ses yeux se sont accrochés aux miens, ils n’en avaient que plus de présence. Il m’a fait un clin d’œil et a poursuivi son chemin.

J’ai aimé cet échange furtif. C’était un regard doux comme une caresse, un clin d’œil complice qui me disait : « Je t’ai vue, tu m’as vu, nous avons eu peur tous les deux mais ce n’était rien. L’accident n’a pas eu lieu, nous continuons chacun de notre côté. Bonne chance pour la suite. »

Ce regard chaleureux m’a poursuivie, je me suis demandé s’il fallait l’écrire. Et puis j’ai vu cette vidéo sur les réseaux sociaux. Elle racontait l’histoire d’un New-Yorkais et de sa thérapie alternative : cet homme se fait payer 80 dollars la séance pour prodiguer des câlins à des personnes en manque de tendresse.

Il y a deux façons de réagir : l’une serait de trouver formidable l’idée qu’un homme puisse gagner sa vie en aidant les autres, l’autre terriblement angoissant tant de solitude. J’ai évidemment penché vers la dernière. Il me semble profondément attristant que dans une ville telle que New York – ou Paris, certains de ses habitants soient mariés, travaillent dans des bureaux, aient des amis, croisent quotidiennement des dizaines voire des centaines de personnes, et en soient réduits à payer pour obtenir de l’attention, de l’affection, un contact physique, pour sentir une main caresser leur joue ou un bras enlacer leurs épaules. J’ai réalisé que ce clin d’œil si anodin m’avait marquée parce qu’il était rare, que dans cette ville qui est la mienne, nous ne nous parlions pas, ne nous touchions pas, nos regards ne se frôlaient pas – j’ai encore fait le test ce midi : j’ai volontairement croisé le regard d’un inconnu, il a immédiatement détourné les yeux. Un homme m’expliquait que dans son village les personnes se disaient bonjour en se croisant dans la rue, même sans se connaître ; c’est à peine si nous arrivons à nous saluer en entrant dans un magasin ou une salle d’attente.

Bien sûr, j’ai repensé à ce livre de Romain Gary que j’aime tant. M. Voisin adopte un python, parce que « lorsqu’un python s’enroule autour de vous et vous serre bien fort la taille et les épaules puis appuie sa tête contre votre cou, vous n’avez qu’à fermer les yeux pour vous sentir tendrement aimé. »  Bien sûr, je me suis souvenue de cette scène mythique : la femme de ménage surprend M. Voisin debout dans son salon, s’enlaçant, se berçant, se serrant dans les bras. « La vie, ça demande de l’encouragement », lui explique-t-il. Cette vidéo ressemble à une histoire de Romain Gary, avec ses personnages cassés, son humanisme à la fois drôle et désespéré. Solitude, incommunicabilité, besoin d’amour.

Et les « Free Hugs ».

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Il y a 3 commentaires sur “Gros-Câlin

  1. Soléa 1 octobre 2016

    On a besoin que quelqu’un existe pour toi

  2. Berthelot Boris 11 mai 2019

    Bonjour Aurelia,
    Très touchant vôtre texte. Je n’ai pas encore lu le roman de Romain Gary. Vous donnez envie de le lire. Ce romancier, était à fleur de peau, ça se ressent dans ses mots, ses textes, ses livres. Je ressens de vous, que vous empreintez le même chemin de ressentiment de l’existence que lui, et s’est beau!!
    Vous m’avez bluffé, avec votre texte. Quand j’ai commencé à le lire, je pensais qu’il y aurait un harcèlementb,une agression. Des équimauses, les pompiers, les urgences, et, une belle rencontre pour finir en « gros calin ».
    Ces jeunes parmi dautres malheureusements qui interpellent en tailleur, à même le bitume, je les voient moi aussi.Je pense qu’on est de la même ville nous deux. D’ailleurs, jours après jours, je les entends, je les méprisent pas non plus, s’est plutôt de l’incompréhension, pourquoi, si jeune, poussé à quêmender les ombres venant par ci, par là habillé en tailleurs, en costumes, voir plus simplement…
    Votre texte est juste des sentiments vrais. Vos mots transpires du mal être que ces jeunes gens trimballer dans leurs lourds sac à dos.
    Vous nous les faites ressentir, et ça je pense que Gary, reconnaîtrait votre texte de la famille de ses textes à lui.
    Bravo!!
    Boris

    • Aurélia 11 mai 2019

      Merci Boris. Voilà un commentaire qui me va droit au cœur. Lisez le livre, ça devrait vous plaire.

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