L’auteur au féminin

La semaine dernière, je me suis fait agresser par une femme : je refusais d’utiliser les termes auteure ou autrice. J’affichais le conservatisme d’une vieille conne mal baisée. En refusant d’embrasser la cause de la féminisation de la langue française, je me rangeais du côté du patriarcat et je dévoilais ma misogynie. Je n’avais plus le droit d’être femme ; j’étais déféminisée. En bref, j’étais devenue une ordure.

Lorsqu’on connait mon engagement passé, c’est assez savoureux.

S’il est un sujet qui ne fait plus débat, c’est bien la cause des femmes. Il est impensable d’être contre ; ce serait comme revendiquer d’être raciste ou homophobe. Cette nouvelle et au demeurant noble croisade a touché des domaines tout à fait étonnants. Le plus surprenant d’entre eux est à mes yeux la linguistique. Il m’a notamment été expliqué le plus sérieusement du monde, que l’accord du pluriel sur le masculin n’était pas irrémédiable et que, sans aller jusqu’à demander l’accord sur le féminin, celui-ci pourrait se faire en fonction de statistiques : si sur dix personnes, six étaient de sexe féminin, l’accord se ferait sur le féminin et dans le cas contraire sur le masculin. Je souhaite bon courage aux instituteurs devant nommer leurs classes — faudra-t-il compter avant chaque cours ? — et aux journalistes devant commenter un concert au Stade de France. Avant de pouvoir parler au pluriel, il faudra dorénavant passer un degré de mathématiques. Comme si la langue française n’était pas suffisamment compliquée comme ça. C’est ridicule.

Il est vrai que l’Académie française n’a pas eu de problème à trouver d’équivalents féminins aux professions de boulanger, couturier, paysan et fermier ; encore récemment, la formulation homme de ménage choquait, les termes d’associée et de présidente ne font plus débat et acteur se dit actrice. Alors pourquoi pas autrice ? Je viens bien d’inventer le verbe déféminiser, je peux bien utiliser auteure, autrice ou même autresse, pourquoi pas ?

S’il est vrai qu’à chaque fois que je vois le terme auteure je lis une faute d’orthographe et qu’autrice agresse mon oreille, ce ne sont pas là les raisons principales. On me dit qu’une femme a le droit d’écrire au même titre qu’un homme ; dans la création des termes auteure et autrice, j’y vois exactement l’inverse : l’interdiction de me revendiquer comme auteur. Comme si le fait d’être une femme m’imposait un statut à part, que mes sujets devaient immanquablement être des sujets de femme, écrits par une femme pour des femmes, avec une écriture de femme ; à mes yeux, nous ne sommes pas loin de me refuser les mêmes compétences qu’un homme. Ce n’est pas un auteur mais une autrice. Mon ressenti est surement ridicule mais c’est ainsi. J’ai l’impression qu’on me demande d’être autre chose.

La féminisation de la langue française n’est pas mon combat. J’ai milité pour l’émancipation des femmes, pour l’égalité de leurs droits, leurs droits au respect, à l’éducation, à la formation et à la santé. Dois-je préciser que j’ai fait pour elles peut-être autant si ce n’est plus que la plupart de ces nouvelles croisées ? Alors pourquoi cette agression ? Pour un « e » que je ne mets pas ? Je respecte trop la langue française pour la massacrer à coup d’écriture inclusive, illisible à l’écrit et irrécitable à l’oral.

Mais j’ai la chance de savoir évoluer et de changer d’avis régulièrement ; il n’est donc pas dit que je n’utiliserais pas auteure ou même autrice dans les années qui viennent, je ne sais pas. Seulement aujourd’hui, je veux avoir le droit d’utiliser le terme auteur s’il me chante ; jusqu’à preuve du contraire, la langue française est encore de mon côté. Je refuse la pression autocratique du changement. Vous utilisez autrice, j’utilise auteur, et c’est très bien.

Une question me taraude pourtant : qu’en pensent les Italiennes et les Anglaises ?

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