Philippe Lançon – Commémoration littéraire

Le 7 janvier auront lieu les commémorations de l’attentat de Charlie Hebdo – quel drôle de mot que commémoration, qui m’évoque immanquablement fanfare et cotillons. Quatre ans auront passé ; le temps m’a semblé plus long. Tel un linge chargé d’eau, chaque jour un peu plus lourd que la veille, janvier 2015 n’aura pas duré trente et un jours mais une éternité. Depuis lors, peur et incompréhension ne nous auront pas quittés.

À quelques jours de cet anniversaire, comment ne pas évoquer le prix Femina 2018 ? Neuf mois après sa publication et quelques centaines de milliers d’exemplaires plus tard, il me plait à imaginer cette causerie comme l’un des derniers hommages à l’ouvrage de Philippe Lançon, « Le lambeau ».

Tout le monde en a entendu parler — 9ème meilleure vente à fin décembre, difficile de passer à côté. « Le lambeau » débute la veille de l’attentat pour finir le 13 novembre 2015. Entre temps, « Le lambeau » est l’histoire d’une reconstruction faciale, la mâchoire de son auteur ayant été emportée par l’attentat. Il faut se figurer les 17 opérations chirurgicales, les compter, les unes après les autres, la greffe du péroné, mollet contre lèvre, la sensation de poils qui poussent dans la bouche, l’incapacité de parler, de boire et de manger ; il faut imaginer dix mois d’hospitalisation, dix mois dans le microcosme hospitalier, l’isolement, l’impossibilité de partager l’épreuve, et la lente acceptation d’un visage qui ne sera jamais plus le même. Voilà pour le résumé ; là n’est pas l’essentiel.

Car entre nous, la question s’est souvent posée : est-ce le sujet qui impose le livre ou le livre mérite-t-il comme objet littéraire indépendamment de sa dimension testimoniale ? Est-il nécessaire de choisir ? Ne peut-on pas écrire un bon livre sur un sujet consensuel ? Le témoignage exclut-il le style ? Dans le cas présent, pas de doute possible. La dernière fois que je me suis réveillée d’un livre en larmes à une terrasse de café, je lisais « À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie » d’Hervé Guibert. Il y a de ça des années. Cette fois-ci, après avoir survécu à soixante pages de description méthodique de l’attentat, la digue a lâché en même temps que l’auteur, étonnamment conscient, lorsque lui-même craque, je dirais presque enfin, à sa prise en charge à l’hôpital.

Mais encore ? Pourquoi « Le Lambeau » ? Parce que les hommes qui se racontent sont souvent narcissiques et que Philippe – tu permets que je t’appelle Philippe ? Il me semble te connaître depuis des mois – et que Philippe, donc, ne l’est pas. Bouleversant d’humanité, sans fausse pudeur, Philippe tente d’être au plus près de la vérité, sans omettre aucune bizarrerie, petitesse, égoïsme, quitte à en grossir les traits. Seul dans la souffrance, confronté à une épreuve hors du commun, déconnecté des réalités du monde extérieur, Philippe raconte ses phobies, ses tics, ses manies, ses peurs, mais aussi ses lectures, la musique classique, les conversations des soignants et des flics chargés de sa surveillance, toutes les béquilles artistiques qui, si elles ne devaient ne servir qu’à ça serviraient déjà bien suffisamment. L’homme d’avant, l’homme d’après, par-dessus la douleur, cette faculté de résistance, envers et contre tout, quitte à mordre, un comportement pas toujours facile ni à vivre ni à comprendre pour l’entourage, et dans ces moments-là, la compassion ne compte pas, rien ne compte que soit.

Imaginons un Philippe Lançon en gestation de 9 mois jusqu’en novembre 2015, puis quelques années de reconstruction pour aboutir à ce livre qui fermerait le cycle post-Charlie. Nous en serions donc aux premières années du Philippe nouveau. Puisse-il poursuivre sa jeune route le plus sereinement possible et souhaitons lui une merveilleuse nouvelle année.

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