Routes américaines

Nous avons parcouru deux mille miles en deux semaines. Au volant de notre Chrysler décapotable, nous avons quitté la Californie, traversé Las Vegas, roulé jusqu’au Colorado. Nous avons visité les parcs naturels — Yosemite, Death Valley, le Grand Canyon sous cinquante degrés —, puis nous avons remonté la côte, de Los Angeles à San Francisco. Ce voyage reste inscrit dans ma mémoire comme l’un des plus beaux. Pourtant, trois semaines après notre retour, V. et moi nous séparions après un an de vie commune. Notre road trip américain n’avait pas réussi à colmater les brèches ; au contraire, notre incompatibilité était devenue plus manifeste.

Je me souviens de m’être promenée dans les rues de San Francisco totalement muette, suivie par V. écumant devant mon silence boudeur. Je me souviens de l’absence de contact physique, de ses efforts pour me faire rire, les rares moments où nous retrouvions le plaisir de notre compagnie — et je me rappelais alors ce que j’aimais en lui. Je me souviens de cette bonne cohabitation, faute de mieux ; les motels aux couvre-lits à fleurs dans lesquels nous nous arrêtions après des heures de route, ces îlots de vie construits sur une double voie au milieu du désert de l’Arizona : le restaurant, le motel, la station-service, quelques maisons, puis les montagnes rocheuses et le soleil brillant sur l’asphalte. Je me souviens de ces kilomètres enfilés des journées entières, le bonheur de rouler au milieu de paysages bruts, la puissance énergétique inégalée de ces couleurs franches et ces montagnes aux contours tranchants. Seuls sur la route, la musique en fond sonore, le moment était parfait, et soudain The Cure nous sautait à la gueule.

He waits for her to understand
But she won’t understand at all
She waits all night for him to call
But he won’t call anymore
He waits to hear her say
Forgive
But she just drops her pearl-black eyes
And prays to hear him say
I love you
But he tells no more lies

La gorge serrée, j’entendais les paroles que V. voulait prononcer mais ne prononcerait pas, nous enchaînions les kilomètres et les mots de Robert Smith nous enveloppaient, prémonitoires.

Te souviens-tu de Big Sur ?

Je me souviens des genoux qui me faisaient souffrir, du vin qui nous aidait à passer les soirées.

De retour en France, nous ne pouvions plus nous mentir et nous nous sommes séparés. Quelle qu’en soit la raison, une séparation est toujours triste. Les photographies sont restées sur leur support numérique ; je les ai perdues depuis. De ce voyage, il ne restera qu’un souvenir qui lentement s’efface, quelque chose d’irréel, une parenthèse triste et belle à la fois.

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