Niña entrando en el baño (petite fille entrant dans la mer) – Joachim Sorolla, 1915
C’est fini mon amour, il est tombé. En jetant l’ancre peut-être, il a dû basculer, il est resté accroché à l’ancre et il est tombé, une belle trajectoire, nette et précise, tellement rapide, vers une fin, lente et inévitable, douloureuse et inévitable, il a dû crier, c’est sûr qu’il a crié, c’est terrible de mourir noyé, on souffre beaucoup tu sais, lorsque l’eau rentre dans les poumons et qu’on ne peut plus respirer, lorsqu’on se débat avec l’immensité de la mer, la même que l’on trouvait tellement tranquille quelques minutes auparavant, bien protégé au fond de sa barque, et qu’on avale de l’eau salée à pleines gorgées, la grande tasse, mourir épuisé et asphyxié, mais d’un autre côté, plus lavé et hydraté qu’il n’a jamais été… Il a dû en baver.
Non je ne souris pas mon amour, je l’imagine se débattre, haletant et affolé, il a dû se débattre oui, essayer de remonter, mais il n’y est pas arrivé, c’est impossible de remonter dans une barque quand on est emporté par les flots glacés, la mer, belle et déchaînée… Alors il n’a pas dû se débattre, non, il n’a même pas essayé, il a tenté de rejoindre la rive à la nage mais ça non plus il n’y est pas arrivé, les courants étaient trop forts, il s’est fracassé contre les rochers, c’est si loin la mer, si loin. Il ne pouvait pas y arriver, comme lorsque les balles étaient trop légères à la foire, tu te rappelles, et qu’on n’arrivait pas à faire tomber les boîtes, eh bien là c’était pareil, il n’y avait rien à faire, juste à abandonner.
Si, je pleure mon amour, si, je pleure, dedans de moi, à l’intérieur, je pleure quand même un peu, je pense à cette chose dégoûtante qu’on m’a montrée, je revois son corps bleuté, gorgé d’eau, tout gonflé comme le bonhomme à la foire, ses vêtements déchiquetés, tout bleu, avec des croûtes bleues, du sang bleu et des cernes bleues, même sa veste avait pris la couleur de la mer, je l’ai bien reconnu, c’était le même regard vide, des trous à la place des yeux. On m’a demandé de venir l’adorer, on m’a exhibé son corps déchiqueté, on m’a demandé de regarder cette poche pleine d’eau, tout entière devant moi, dégoûtante devant moi, il avait traversé les mers, des semaines s’étaient écoulées et il était devant moi, incontestablement devant moi, comme s’il était encore un peu vivant. On m’a demandé de pleurer devant son corps couleur plancton, pourtant, un contenant sans contenu, c’est un peu comme un écrin sans bague, un peu comme si on demandait au fidèle de venir adorer un gros caillou, ça n’a pas beaucoup d’intérêt, alors j’ai pleuré bien sûr, pour leur faire plaisir, moi qui ne l’avais jamais pleuré auparavant, tu as vu la mer comme elle est belle ce soir, quand le soleil décline et qu’elle prend une couleur vieux rose, elle est calme la mer ce soir, elle est calme n’est-ce pas, tu as vu comme c’est joli ce paysage d’ombres chinoises et la ligne trouble de l’auréole de fumée, au loin, c’est joli tout ça, c’est joli n’est-ce pas ?
Au début, je ne voulais pas y aller, j’avais peur de le voir, j’avais peur qu’ils se soient trompés, qu’ils m’en ramènent un autre ou que son cadavre vienne hanter mes cauchemars, si je voulais y aller, je voulais le voir, avoir l’assurance de sa mort, le voir étendu là, bien bleu, me savoir délivrée, ils ont mis ça sur la douleur, ils ont insisté, j’ai vu ses ongles noirs, j’ai reconnu sa corpulence caricaturée, comme si je le regardais dans une glace déformante, tout bleu et tout gonflé, non je ne pleure pas mon amour, ce sont des larmes de joie qui coulent, les embruns qui mouillent mon visage, j’aime entendre siffler le vent dans mes oreilles, le bruissement des feuillages, je suis le vent qui fait valser la vie, je suis le vent qui fait valser ta vie, tous les deux, mon amour, tous les deux, plus de femme ni de mari, je suis toute seule devant toi mon amour, veuve pour toi.
C’était si long l’attente, si long d’attendre que la mer veuille bien nous le rendre, j’irai prier le dieu des pêcheurs ce matin, il faut le remercier, sa puissance est immense, sa miséricorde est grande, vois-tu comme il s’est bien déchaîné, et vois-tu comme il est calme maintenant, maintenant qu’il a repris son homme et qu’il m’a délivrée, nous sommes sauvés, nous sommes sauvés mon amour, nous sommes seuls, libres et seuls, c’est terrible d’être seuls et libres ainsi, c’est tellement apaisant aussi, ça ne m’est jamais arrivé, ça ne nous est jamais arrivé n’est-ce pas la liberté, ne plus avoir à se cacher, rien, ne plus avoir à le supporter, tranquille, tranquille et libre, libre de faire ce que l’on veut faire et que l’on faisait de toute façon, mais le faire en plein air, ne plus se cacher.
Pourquoi me regardes-tu ainsi, ne t’inquiète pas, c’est fini mon amour, c’est fini, nous allons enfin pouvoir recommencer, ensemble, tous les deux, je suis à toi et tu es à moi, pris dans les filets l’un de l’autre jusqu’à ce que la mer nous sépare.
Nouvelle publiée en 2015 dans le magazine de création et de réflexion belge Ravage N°9






