Nommer la différence

J’ai découvert lundi le joli visage de Miss France 2018 et la polémique qui s’est ensuivie. Tremblez, bonnes gens, devant l’énormité prononcée par la belle : « Après une blonde, une brune, une Miss à la crinière de lionne, pourquoi pas une rousse ? » Ne voyez-vous pas l’insulte ? Cherchez mieux. Vous donnez votre langue au chat ? Alors, voilà toute l’affaire : la nouvelle Miss a parlé de crinière de lionne pour décrire la chevelure de Miss France 2017, qui, comme vous le savez tous, est guyanaise. Et les réseaux sociaux de s’indigner devant la comparaison animale et le « racisme ordinaire », et la presse de reprendre le scandale du moment. C’est tout ? C’est tout. Ayant moi-même utilisé l’expression pour parler de chevelures crépues, j’avoue ne pas comprendre. Et puis, n’y a-t-il rien de plus pressant à se mettre sous la dent en ce moment ?

Le racisme s’éteindra lorsque nous pourrons parler de la différence calmement, sans dénigrement bien sûr, mais également sans honte. Un sourd est sourd – mal-entendant –, un aveugle est aveugle – non-voyant –, certaines peaux sont noires – ébènes –, d’autres blanches – laiteuses –, et d’autres couvertes de tâches de rousseurs – tâches de suie –, certains cheveux sont effectivement crépus – crinières –, et d’autres lisses comme du fil. Et il est beau de pouvoir nommer les choses et décrire les gens dans leur différence, à l’aide d’une palette de mots et d’images digne de ce que nous offre le monde, sans avoir peur d’être à la hauteur de sa beauté et de sa diversité. Dans le cas contraire, la peur du mot qui fâche devient vite grotesque.

J’avais quinze ans. Je m’en souviens précisément, car j’étais en seconde dans une institution privée que je m’apprêtais à quitter pour un lycée parisien. C’était la journée des rencontres avec les professeurs. Réunis à quatre ou cinq par classe, ils attendaient patiemment les parents qui venaient leur poser des questions sur leur tendres têtes blondes/châtaines/brunes/rousses/chauves – et oui, il y avait un enfant chauve, des suites d’une maladie. Accompagnée de ma mère, je passais d’une classe à l’autre, balançant entre l’ennui de l’exercice inutile et la fierté des compliments. Dans un couloir, nous croisâmes la mère d’une amie. Mon amie était l’aînée d’une famille catholique de cinq enfants, propres sur eux et parfaitement éduqués. Je les imagine vaguement de gauche : le prêtre de leur église était un prêtre ouvrier. Ce jour-là, la maman cherchait le professeur de mathématiques d’un de ses rejetons. Ce dernier lui avait dit : « Tu ne peux pas le louper, il a une grosse moustache. » La maman voit le nom du professeur sur une porte, elle entre dans la classe, deux hommes et trois femmes, un homme imberbe, l’autre noir. Elle ressort, elle vérifie les noms sur la porte, rentre à nouveau, regarde les hommes, un homme à la peau blanche et imberbe, l’autre à la peau noire à moustache… Son fils n’avait pas voulu prononcer une parole qui aurait pu être taxée de raciste : et effectivement le professeur de mathématiques avait la peau noire et une belle et grosse moustache.

Paris 20 – © Marc Gantier

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