© Dziana Hasanbekava
Il est encore tôt, la maison résonne d’un silence métallique. Dans la chambre, l’air est chargé de la respiration de l’autre, de son haleine rance et fétide. Christiane le respire malgré elle, avec difficulté. Elle imagine dehors la vie qui frémit, le chant des oiseaux et les cerisiers en fleurs ; le calme apaisant d’un quartier en sommeil. Christiane n’a pas dormi.
Il est encore tôt, sept heures n’a probablement pas encore sonné ; pourtant, elle meurt d’envie de se lever, de fuir ces frôlements maladroitement tentés, le contact de ce corps qui appelle la réconciliation, ce corps qui depuis bientôt vingt ans partage sa vie, sa maison, ses enfants, le corps de l’homme pour lequel elle est entrée en dépendance, s’occupant de sa famille, torchant sa mère, reprisant ses costumes, lavant ses caleçons ; l’homme qui a détruit sa vie. Elle sent son souffle chatouiller sa nuque, ses yeux caresser ses cheveux. Elle voudrait lui dire de ne pas la salir davantage et de partir. À la place, elle garde ses yeux fermés dans un semblant de sommeil.
Bientôt, la rue va s’éveiller dans le bourdonnement des tondeuses à gazons, les cris des enfants, la musique du jeune Pinson ; les crissements des pneus sur le gravier et la grand-mère jouant avec ses petits-enfants. Le bonheur des dimanches en famille. Et pour rien au monde, Christiane ne voudrait commencer cette journée.
La veille au soir, il était devant elle et elle le regardait. Il n’avait jamais été aussi lointain. Il déversait son mépris très au-dessus de sa tête, sans un geste, les mains fourrées dans les poches de son pantalon, son regard perdu dans le vide de la nuit. Le timbre monocorde, le débit lent ; et pourtant, la violence des mots. Elle nota le col de sa chemise légèrement râpé, la cravate desserrée, la nudité de son cou strié. Il n’avait jamais tant ressemblé à quelqu’un d’autre. Et elle, devant lui, diminuée, infantilisée ; elle, toute petite et sèche, et lui, inaccessible et beau. Ses décharges verbales qui lui transpercent le cœur, corps figé, muscles noués, dents serrées, un peu de sang dans la bouche ; il faudrait parler mais sa bouche refuse, son regard accroché au sien, qui fuit, s’enfuit, son rêve cassé ; sa tête qui bourdonne et la boule qui grossit, qui monte, sa poitrine, sa gorge, la blessure qui se propage, l’inondation qui se prépare, son échec, sa responsabilité, il faudrait en finir avant qu’il ne l’achève, et ses muscles qui se durcissent et qu’il faudrait dénouer, et son bras tendu derrière son dos et les tremblements au bout des doigts. Une main qui part et qu’elle regarde partir. Un bel arc de cercle déchire la nuit jusqu’à sa belle gueule, d’ordure. Sa main à elle contre sa joue à lui, qui part et s’effondre contre le trottoir. Un corps qui se retourne et s’enfuit. Elle pleure.
Elle se lève et sort de la chambre, refermant fermement la porte derrière elle. Elle maintient quelques secondes la poignée, puis descend à la cuisine préparer le petit déjeuner des enfants.
La cuisine étincelle de blanc. Sur la table, un bouquet de lilas. Christiane sort le pain de la veille, les œufs, le sucre et le lait. Bientôt, elle entend l’escalier craquer et il lui semble revoir son fils, les baskets à la main, tentant une disparition silencieuse, tandis qu’eux deux l’observent, cachés derrière l’escalier, le sourire aux lèvres, le laissant encore un peu s’enfoncer dans l’espoir, avant de le rattraper et de lui mettre une raclée.
Elle sort trois tasses, les céréales et le miel. Elle presse les oranges et commence le pain perdu. La cannelle. Elle fait semblant de ne pas l’entendre se trémousser derrière la porte. Mais à chacun de ses piétinements, son agacement grandit. Elle préfèrerait que ses enfants descendent et qu’ils partagent ce petit déjeuner tous les trois en famille, comme un vrai dimanche, mais sans lui ; lui qui derrière la porte, leur a déjà gâché la fête ; lui qui a l’indécence de rester. Et sa rage se réanime à la seule idée de le savoir à quelques mètres d’elle. Il finit par s’extirper de sa cachette et pénètre, maladroitement cérémonieux, dans le domaine de sa femme. Christiane se raidit. Dans le bol, le flan prend de la vitesse.
Bruno prend la boîte à café dans la porte du réfrigérateur. Il l’ouvre et un nuage brun se répand en cascade du plan de travail au sol. Il nettoie le bois d’un revers de main et pose la boite devant lui.
Christiane explose : « Bruno, casse-toi ! » Il compte cinq cuillères à café qu’il verse consciencieusement dans le réservoir de la cafetière. « Pauvre conne », marmonne-t-il.
À l’étage, les enfants dorment. Dans la chambre de Caroline, le petit lit n’a pas été défait. La petite a rejoint son frère et celui-ci n’a pas eu le courage de la repousser : leur vie d’enfants gâtés a passablement été chamboulée ces derniers temps et leur père, dieu vivant, a été métamorphosé par leur mère en pauvre type cochon courant la gueuse dans les banlieues grises. Elle a transformé ses costumes en ponchos à franges, il a cassé ses bijoux, elle l’a blessé avec une chaise, il a confisqué les clés de la voiture, elle a fait un scandale dans le salon de coiffure, il l’a battue. Avant de retourner sur le champ de bataille, les enfants prolongent le sommeil. Un peu de répit dans ce monde de brutes.
À travers la fenêtre entrouverte, un portail gémit. Comme tous les dimanches matin, Monsieur Gérard va à la boulangerie à vélo. De temps à autre, lorsqu’elle est réveillée, il amène sa petite fille sur le porte-bagages. Dans le quartier, seule la maison des Duffrenet semble ne pas respecter le culte dominical.
« Christiane, calme-toi ! Bordel, merde ! Calme-toi ! Pose ce couteau Christiane, ne sois pas stupide ! » Bruno recule doucement jusqu’à l’obstacle de la porte d’entrée, les bras légèrement écartés, quelques gouttes de sang sur son bras nu, tremblant de honte face à la furie ménagère, écumante de haine, les deux poings dressés devant elle, le couteau pointé comme un fanion, immobile, hurlante, transformée par les cris, elle n’est plus qu’un cri, et lui qu’une peur, une peur humiliante et débordante.
À l’étage, le hurlement résonne comme une sirène. Les deux enfants, encore noués l’un contre l’autre, sursautent ensemble :
– C’est quoi ce bruit ?
– C’est Maman !
– C’est Papa !
– Ils se disputent encore !
Maintenant accroupis sur le lit, les yeux embués de sommeil, ils tressautent encore à la vigueur des nouveaux cris. À travers les gémissements furieux, ils reconnaissent la voix de basse de leur père. Un instant immobiles, ils se regardent. Un affolement triste dans les yeux du grand frère. Et puis comme un signal, l’appel de la mère. Les deux corps se jettent en bas du lit. Stéphane arrache la porte de la chambre : « Maman ! »
Madame Pinson secoue son paillasson au seuil de la maison. Elle entend son fils descendre l’escalier dans un immense bâillement :
– Fais attention, c’est mouillé dans la cuisine. Attends dans le salon. J’ai préparé des croissants ; ils doivent être encore chauds. Et dépêche-toi, ta grand-mère vient déjeuner. Il faut que tu ailles la chercher.
Stéphane glisse contre la dernière marche de l’escalier trop ciré et se rattrape contre la rampe :
– Putain, c’est quoi ce boucan ?
– Surveille ton langage, chéri.
Chez les Duffrenet, le cirque vient de commencer. La voix de crécelle de Christiane se décharge dans un flot d’injures ; puis, soudain, les hurlements d’une femme qu’on égorge.
« Qu’est-ce qu’il se passe encore ? »
Stéphane rejoint sa mère sur le perron. Madame Pinson fait un pas dans la direction des cris, le paillasson encore dans les mains. La porte du pavillon s’ouvre violemment, Bruno en sort en courant.
Il y a un peu de ça dans cette chasse à l’homme. Et si je dois mourir après, tant pis, si je dois être exclue, tant pis ; et même, si mes parents me rejettent et que l’école me renvoie, même si je dois vivre dehors comme une clocharde et mourir de faim sur des trottoirs sordides ; si je dois aller au bout de la déchéance de l’acte, inéluctable parce que commencé, alors j’irai, j’y plongerai comme dans un bain de boue, j’irai au bout de l’impensable, de l’antisocial et devant tout le monde oui, devant tout le monde, je giflerai la mascotte, je renverserai les tables en classe et sortirai en hurlant, je me roulerai sur les trottoirs en pleurant, j’insulterai mon patron et je courrai derrière mon mari dans la rue, là, dans la rue, devant tout le monde, oui, et je m’en fous, et je finirai par le rattraper et lui planter la mort dans le dos, comme ça, en kimono noir et en chaussons Marilyn, comme ça, et je m’en fous, devant les voisins qui nous regardent et hurlent aussi ; il trébuche, ça le ralentit ; je trébuche aussi mais moins que lui, lui et ses vingt kilos en trop, qu’il aimerait jeter derrière l’épaule comme des amarres, mais ils sont là, accrochés, et je les suis, coûte que coûte, et je les entends derrière moi qui m’appellent, comme une petite voix venue d’un autre rêve, « Maman, Maman ! »
Je ralentis la course et, comme le lapin sans pile de la télévision, je finis par m’arrêter, totalement. Je regarde Bruno continuer à courir. Des hommes l’attrapent et l’immobilisent et je crois qu’on m’immobilise aussi. Bruno hurle à mon encontre mais je ne l’entends pas. Beaucoup de gestes, des mains vers le ciel, des caresses sur mon visage. On me force à m’asseoir, comme ça, dans la rue ; je le regarde hurler, je crois que j’ai perdu mes chaussons, des mains desserrent mon poignet et le couteau tombe dans la main de quelqu’un d’autre. Mes enfants sont autour de moi et pleurent, le pyjama rose de Caroline et le caleçon de mon fils ; sa cicatrice sur son bras gauche. Des regards et des paroles. Beaucoup de monde autour de moi, le monde que je n’entends pas. Mes enfants pleurent, je les regarde pleurer, je les entends et je les sens me caresser en pleurant. « Ça va, les mômes, on s’en occupe, rentrez, vous allez attraper froid – mon Dieu, devant les enfants – tout va bien, maintenant rentrez à la maison, on arrive dans cinq minutes. Ne vous inquiétez pas, Monsieur Gérard ! Tout va bien ! On s’en occupe – qu’est-ce que vous voulez, on n’a pas les parents qu’on mérite ! » Alors je me lève, je finis bien par me lever malgré tout, je me lève, je me débats et je les regarde. Ma volonté. J’attrape chacun de mes enfants par la main et nous rentrons à la maison, tous les trois. Ils nous regardent partir. Je les sens dans mon dos nous regarder partir. Mes chaussons m’attendent devant le portail. Je les ramasse et nous rentrons à la maison, tous les trois. C’est bon, tout va bien. On va prendre le petit déjeuner et on oublie tout ça. D’accord ?
Mon chéri,
Je suis bien arrivée. Tout va très bien. Marianne est très gentille et me gâte comme il faut. De même que Laurent, qui s’acharne à vouloir m’apprendre à jardiner, à moi qui n’ai jamais trop aimé ça. Même avant d’avoir un jardinier, j’évitais de trop toucher la terre. Mais Laurent dit que c’est bon pour moi : rien de tel qu’un retour à la nature pour se refaire une santé. Je passe mes journées à écosser les petits pois ou à tailler les rosiers. Et le midi, Marianne me prépare une blanquette de veau ou une épaule d’agneau aux anchois. C’est drôle, quand on y pense.
Cet après-midi, je suis allée me promener jusqu’à l’abreuvoir, celui que tu aimes tant. C’est de là-bas que je t’écris. L’abreuvoir a un peu vieilli, je trouve. Il aurait bien besoin d’un nettoyage de printemps lui aussi. Son rebord de pierre est tout recouvert de mousse séchée d’un vert passé, presque jaune, qui s’effrite sous l’ongle. La mousse est tellement sèche que la pierre me blesse sous les fesses. La prochaine fois, j’amènerai un coussin avec moi, ce sera plus confortable.
S’il est une chose que l’on ne peut pas oublier ici, c’est qu’on est en avril. Je passe mes journées à me moucher et à me gratter. Un mois au vert ne me réconciliera pas avec mon rhume des foins, c’est certain. Le pollen envahit tout. Le soir, j’en ramène sur mon jean ou sous les semelles de mes chaussures. Ça me gratte rien que d’y penser.
Qu’est-ce que c’est vert ! Tu ne peux pas imaginer ! Plus vert que les autres fois, je trouve. Bien sûr, il y a un peu de jaune et de bleu dans le ciel ; du gris aussi. Mais c’est surtout vert. Vert sapin, vert d’eau, bleu gris, vert amande, marron glacé si tu veux, mais tout ça, ça reste vert quelque part. Seules ces saloperies de bestioles qui courent sur la pierre de l’abreuvoir et se faufilent sous mes fesses sont rouges. Tellement petites que je n’arrive pas à les écraser. Je devine les insectes plus que je les vois, invisibles mais présents, un vol rapide et sec, un grésillement électrique, et puis plus rien. Des bourdonnements et des picotements contre ma peau. Je viens d’apercevoir une araignée velue à un mètre de moi. Elle me regarde. Je me décale discrètement. Elle ne m’a pas vue. Nickel. Moi et la nature. On s’observe depuis quelques jours mais ça se passe plutôt bien. C’est drôle quand on y pense.
Je crois que je vais rentrer maintenant. Il se fait tard et je n’aime pas trop être perdue par ici, lorsque la lumière diminue. Ne t’inquiète pas, mon chéri. Marianne et Laurent s’occupent très bien de moi et je vais déjà beaucoup mieux. Embrasse ta sœur pour moi, je lui enverrai un dessin la prochaine fois. Je vous aime très fort.
Maman







