Pâques 1984 à Nice

Le lien

Ligne après ligne, un mot suivant l’autre, une page, deux pages, trois pages. Sacrifiant au rituel des notes matinales, je griffonnais des ailes de papier sans réfléchir, ni relire ni corriger, petites mouches prêtes à l’envol, quand — le ciel claironnait derrière la façade du café et une chaleur moelleuse nous cotonnait comme il faut — quand, sans que rien ne l’appelle, une phrase de quatre mots s’est matérialisée dans le ventre, le diaphragme et la poitrine, son évidence m’a happée, elle est apparue avec la soudaineté d’un coup de poing dans l’estomac, mille émotions dans l’épiderme de quatre mots : j’ai envie d’appeler mamie.

C’est d’autant plus étonnant que ma grand-mère maternelle s’est éteinte il y a si longtemps que je ne me souviens ni de l’année ni du mois, seulement que c’était après le décès de ma propre mère et que de ce malheur, elle ne s’était jamais remise — on ne devrait jamais mourir après ses enfants. Par ailleurs, cette envie soudaine n’est que rarement arrivée de son vivant : s’il y avait bien quelque chose qui m’était pénible, c’était bien de lui téléphoner. Non que je ne l’aimais pas — je l’adorais comme on adore une madone — mais le téléphone et moi nous entendions peu et je n’avais rien à lui raconter. Ma mère me sermonnait :
— Appelle ta grand-mère.
— Je n’ai rien à lui dire.
— Mais si. Tu lui parles de la météo, de l’école/de l’université/du boulot. Tu lui racontes que tu es partie/revenue, que tu organises des vacances/un week-end. Puis, tu égrènes la famille. « Ça va ? Ça va. Et Marie, ça va ? Ça va. Et Josiane, ça va ? Ça va. » Etc. Tu peux tenir comme ça un bon quart d’heure. Elle est contente et toi tu as fait ton devoir.

C’était la plaie. Je ressentais un immense malaise qu’elle-même — Dieu merci — ne ressentait pas.
— Et Angèle, ça va ?
— Ça va.
— Et Paul, il est passé ?

Je préférais m’inviter à dîner. Je grimpais l’escalier jusqu’au premier étage. Elle m’ouvrait. Je m’installais dans le salon. En bruit de fond, la télé allumée. Le papier peint, les meubles en acajou, le radiateur et la table ronde, le canapé à fleurs, le téléphone sur son naperon, la pile de Télé 7 Jours. Nous échangions deux trois banalités puis nous nous taisions. Nous mangions, l’écran papotait, ça allait. Ce salon minuscule et encombré, qui a tant vieilli dans mon souvenir, me reposait. Le temps d’un repas, j’arrêtais de courir tel un hamster dans sa roue imbécile. Je soufflais.

J’aimais beaucoup ma grand-mère, mais les conversations étaient parfois difficiles. Alors le téléphone… Et pourtant, ce matin, sans raison apparente, j’ai eu envie d’appeler mon aïeule défunte d’un million d’années. Elle me manquait.

Nice, 1984 – © Rosaria Gantier

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *