Le prix d’une pipe

C’était un froid mordant comme il peut en exister de féroce au mois de janvier ou février. Je dînais à La Bellevilloise, privatisée à l’occasion d’un événement associatif. J’étais assise à côté d’une femme plus âgée que moi sans être vieille, mais que le style vestimentaire vieillissait. Elle était bénévole pour une association catholique et participait à un programme d’aide aux prostituées du bois de Boulogne.

Elle m’a parlé de la situation des transsexuelles latino-américaines, généralement sans-papier et endettées sur deux générations pour s’être payées les opérations de transformation ; elle m’a parlé de drogue et d’exploitation humaine, de la misère sociale, du bois sectorisé comme le Berlin de l’après-guerre, d’un côté les Roumaines, de l’autre les Latinos-Américaines ; des ratonnades, et du coeur qu’il fallait avoir bien accroché lorsque un travesti arrivait dans le bus le visage en sang et que les flics refusaient de se déplacer. Elle m’a parlé d’un tas de choses, toutes plus horribles les unes que les autres, mais le pire, ce qui m’a vraiment donné envie de vomir, ce fut lorsque ce soir-là, bien au chaud à La Bellevelloise, elle m’a parlé du prix d’une pipe. Pas d’une fellation, d’une pipe, une pipe bien crade, sur une queue poisseuse et qui pue, à l’odeur d’urine et de transpiration, une queue pas lavée et au goût dégueulasse, c’est bien de ça dont on parle, et c’est de ça dont qu’elle parlait la dame, car ma bigote, elle a bien parlé de pipe, et elle m’a dit, « par exemple ce soir avec ce froid, quand les clients ne sortent pas, vous savez à combien elle est la pipe, cinq euros ». Ce n’était même pas le prix de mon paquet de cigarettes et je le lui ai dit, « avec ça elles ne peuvent même pas s’acheter un paquet de cigarettes ». « C’est ça », qu’elle m’a répondu. Cette anecdote, je m’en souviendrai toute ma vie.

Et voilà qu’à des années-lumière de ça, je parle à mon amie I., c’était la semaine dernière, nous parlions du fichu confinement et de l’abstinence sexuelle obligatoire, et je me demandais comment certains types vivaient ça, et elle me disait qu’ils ne le vivaient pas, qu’en tant que médecin-coordinateur d’un groupe d’Ehpad qui teuf-teufait d’un centre à l’autre sur son scooter, elle les croisait au bois. « Et c’est du sale, crois-moi. » Immédiatement j’ai repensé à la dame et aux Latinos qui suçaient pour cinq euros en plein hiver et je me suis demandé à combien était le prix d’une pipe en plein confinement, je n’y peux rien, je suis comme ça.

On a parlé des ratonnades et I. m’a confié l’état dans lequel elle récupérait les transsexuelles à l’hôpital quand elle travaillait là-bas. En tant que médecin-réanimateur, elle avait à peu près tout vu et une bonne résistance à la merde humaine, mais ça, rien n’y faisait, ça retournait. Et elle me disait, « pourquoi on n’en parle pas Aurélia, pourquoi on cache tout ça, c’est comme la mort dans les Ehpad, la moitié des décès ne sont pas correctement comptabilisés, COVID-19, ça ne fait pas propre sur un dossier ».

Pour les Ehpad, je ne pouvais pas faire grand chose, mais je suis allée chercher le nom d’associations qui venaient en aide aux filles du bois de Boulogne.

Le bus des femmes :

http://busdesfemmes.org

Médecins du monde :

https://www.medecinsdumonde.org/fr/pays/france/personnes-se-prostituant

Magdalena 92 :

http://www.magdalena92.com/nos-actions/Les-Tournees-du-Coeur

Hommage à Vanesa Campos, prostituée transsexuelle tuée en août 2018 au bois de Boulogne. © Cyril Zannettacci.

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