Les esprits de Paris

Ankush (Pexels)

© Ankush


J’enfourche mon vélo. Pied à terre, je regarde les fils spirituels de Bernard Hinault passer avant de me glisser dans la course. C’est parti ! Coup de tête à droite, coup de tête à gauche, derrière l’épaule : je repère ; jetée de bras à droite, à gauche : j’avertis. Je me transforme en drôle d’oiseau ; je sais voler.

À Bastille, la circulation s’interrompt brusquement et les cyclistes s’agglutinent au feu rouge : quelques Playmobil bleu marine à l’horizon. Dans mon absence de barbe, je rigole : On est sages, hein ? – Pfff, c’est pénible. Que voulez-vous, mes camarades sont pressés et je suis souvent doublée ; je profite du trajet pour rêver, observer, converser. Ce serait dommage de s’en priver : à bien y regarder, les fantômes sont partout, partout autour de nous.

Place de la Bastille, justement. Voltaire et le marquis de Sade jouent aux cartes, coquins – un vrai plaisir point solitaire, note le marquis. Le Génie veille au grain ; trichera, trichera pas, on peut s’attendre à tout avec ces deux-là.

Un peu plus loin, au coin, les genoux dans les mains et les fesses dans la poussière et les crottes de chiens, le dos contre la façade d’un anachronique immeuble, Louis XVI et Marie-Antoinette se morfondent : Que la chirurgie esthétique n’existait à l’époque, nous aurions refait votre nez et volé vers Montmédy sans encombre.

À l’Hôtel de Ville, Robespierre reste droit dans ses bottes : Ce n’est pas mon affaire, je ne suis ni le bourreau du roi, ni celui de la reine, seulement une voix ; ne suis-je pas moi-même mort de la même lame ? Pourtant, j’étais innocent.Et nous donc, relève le couple royal.

Tout ça n’a guère d’importance, murmure Nerval, rêver, rêver d’amour et de folie, voilà les véritables quêtes ; en vérité, vous n’avez rien compris. Je ne peux m’empêcher d’intervenir, tu l’as dit, bouffi. Je continue rue de Rivoli.

Tout vaut mieux que mourir loin de son pays, bougonne Napoléon. Au pied de la pyramide, qui n’a de pyramide que le nom, l’Empereur tourne en rond. Les miennes étaient tout de même plus belles, songe-t-il. L’Égypte ! Ah ! L’Égypte, c’était le bon temps ! Caché sous une arcade, Jean LÉcorcheur persifle, que ne m’a-t-il écouté !

Décidément, dit Musset à ses amis, vos lamentations nous ennuient, il y a tout de même d’autres façons de passer son temps aux Tuileries. Dans les bras de ma reine par exemple, lui souffle Baudelaire. Tout autour d’eux, les mignonnes frivolent. Tandis que les deux poètes comparent leurs conquêtes – la mienne est belle comme une pêche, la mienne a le regard glacé -, à l’hôtel Meurice, Picasso et Dali soupèsent leur ego, Je suis à moi seul la véritable œuvre d’art. – Peut-être mais tout ce que vous avez imaginé, je l’ai créé. Ces enfantillages ne sont plus de notre temps et je bifurque avant la Concorde.

Je retrouve les grands hommes sur les boulevards. Ils me regardent passer et me soufflent à l’oreille leurs vérités. Vous ne serez jamais que le point d’un point-virgule, celui qu’on passe sans voir, la littérature c’est moi, sinue Proust. Sur un banc de la place du Général Catroux, Sarah Bernhardt se pâme –Tu ne seras jamais que la loge du souffleur invisible, le théâtre c’est moi. Mallarmé est plus modeste, il l’a toujours été. Il n’en demeure pas moins condescendant : De toute façon, tu n’as jamais été poète, viens plutôt prendre un café. Je voudrais bien mais le temps me presse. Devant la lourde porte de bois sombre, j’arrête ma bécane. Il se fait tard, je dois aller travailler. Je rentre dans le hall, derrière moi le jour pâlit et les fantômes s’effacent. Ce sera pour une prochaine fois.



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