Échappée – au delà de la lecture

Le libraire m’a tendu le livre que je cherchais : « Une très légère oscillation » de Sylvain Tesson. J’ai lu la quatrième de couverture. Le premier mot qui m’est venu à l’esprit est élégance et ma première pensée a été pour Y. L’association d’idées n’est pas fortuite. Sans avoir lu aucun de ses récits, je connaissais Sylvain Tesson pour être un grand voyageur ; Y. s’est finalement installé à Mexico après des années d’errance et le mot élégance a été inventé pour lui.

La dernière fois où nous nous sommes croisés, nous avons déjeuné à Shoreditch ; nous ne nous étions pas revus depuis des années. Il est entré dans le pub où nous avions rendez-vous. La porte s’est ouverte sur un halo de lumière et la salle presque déserte s’est immobilisée pour le laisser entrer. Il a marché vers moi dans un espace-temps figé, suspendu. Il irradiait malgré lui, malgré sa discrétion légendaire et ses blessures cachées.

Nous avons bu de la bière et fumé des cigarettes blottis l’un contre l’autre. En le retrouvant — cette complicité qui m’avait tant manqué — je réapprenais à rire, à respirer, je redécouvrais la légèreté, le plaisir d’être ensemble, et pendant ces quelques heures où il me parlait du lac Malawi, des palais indiens et des courses à vélo sur des sentiers africains, il m’a semblé vivre plus intensément. Je n’ai jamais aimé un homme autant que j’ai aimé Y. et jamais je n’ai retrouvé chez aucun de ses semblables — finalement si peu ressemblants — une poussière de ce charme inimitable, ce visage d’ange blond à la mâchoire carrée et aux lèvres pulpeuses, son style anglais, à la fois légèrement dépassé et terriblement dans le ton ; une certaine façon de se mouvoir, le frôlement du regard, sa curiosité, sa fragilité, son engagement. Ses paroles étaient rares, choisies, et sa voix douce et caressante comme du miel.

Ses départs ressemblaient à des fuites et il me semblait qu’il ne cesserait jamais de partir. Finalement, il aurait posé ses valises au Mexique, aux côtés d’une âme complice et féminine. Des années plus tard, un certain 14 novembre, il m’envoyait un message inquiet. Nous ne nous étions pas oubliés. J’étais profondément touchée.

« Une très légère oscillation » de Sylvain Tesson

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