Et si c’était vrai ?

À l’époque, Fidel Castro était encore au pouvoir et le blocus américain toujours en vigueur. Nous avions trente ans, les bagages chargés de médicaments et d’échantillons de parfum. Deux semaines plus tard, je n’étais plus sûre de vouloir rentrer. J’étais bouleversée par ce peuple si chaleureux ; jamais je n’en avais rencontré de si attachant et de si beau auparavant. J’aimais flâner dans ces ruelles belles comme des décors de cinéma défoncés, avec ses palais décrépis et ses voitures américaines rouillées ; et la musique, qui fleurissait de partout. À côté, Paris manquait de couleurs.

Les Cubains attendaient les Américains. Patiemment, ils attendaient la fin du blocus et les investissements, synonymes de travail et d’argent, et moi je regardais les immeubles de La Havane s’écouler. Je devinais les palaces et les résidences de luxe à venir. « Ils vont vous bouffer », m’inquiétais-je — « C’est impossible. Notre culture est trop forte. Ils ne le pourront jamais. » Les Cubains souffraient de la dictature sans misérabilisme, confiants en l’avenir, souriant à tous, dansant toujours, riant. « Notre fille habite en France. Vous pouvez lui faire passer une lettre ? »

Les hommes nous draguaient. Souvent. Il était difficile de leur résister : ils étaient beaux comme les mulâtres peuvent l’être. Faire l’amour était pour eux aussi vital que nécessaire, aussi simple qu’une danse, aussi hygiénique qu’un bon bain. Un refus leur était incompréhensible. Pourtant, nous nous refusions. Nous savions les raisons de leur cour : sans petite amie étrangère, impossible de quitter le pays.

Les Cubains avaient l’interdiction de parler aux touristes, pourtant ils nous parlaient. Les flics en civil étaient à tous les carrefours, ils s’en méfiaient. Nous traversions les places sans nous regarder, eux devant nous derrière, « rendez-vous de l’autre côté ». Dans les villages, ils connaissaient tous les flics, les visages livides dès que l’un d’entre eux entrait dans le café où nous étions attablés. Pour une fois, offrir un verre était une possibilité, nous en offrions des dizaines : ils étaient incapables de payer. Comme nous avions appris à le faire, nous demandions davantage de rhum dans nos cocktails en versant le pouce sur le verre. Nous passions de ville en ville, de village en village, sceptiques à l’idée d’y rester trois jours, puis ne voulant plus partir. Nous restions des heures à parler assis sur des bancs. Des hordes de Cubains follement épris depuis l’heure nous suivaient. Comment les repousser ? Vous n’avez jamais vu un Cubain sourire. Ils cherchaient à quitter Cuba et ne s’en cachaient pas. Le mariage était nécessaire, tomber amoureux de moi et moi de lui arrangerait bien ses affaires, mais il ne ferait pas n’importe quoi, non, pas avec n’importe qui, il avait besoin de complicité. Vous connaissez la musique : c’est toujours la même là où le tourisme sexuel sévit. Et à La Havane, le tourisme sexuel était partout. J’étais choquée, incommodée, et en même temps je les comprenais. Les Cubains aimaient faire l’amour et se faire offrir des cadeaux, et les Européens n’avaient jamais été séduits de la sorte ; le temps d’un séjour, ils voulaient y croire. Et si c’était vrai ?

Finalement, Cubains comme Européens, tous rêvaient d’avenir. Seulement ce n’était pas le même.

La Havane, 2007 – © Aurélia Gantier

 

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