Le Square Trousseau

Il existe à Paris quelques îlots de tranquillité. Lorsque j’habitais République, j’aimais tout particulièrement le croisement des rues Alibert et Bichat. À un pâté de maisons du Canal Saint-Martin, jouxtant l’hôpital Saint-Louis, se trouvaient le marché de poche, le café du dimanche et les terrasses qui s’étalaient plein soleil face aux vieilles bâtisses de l’hôpital et son mur de pierre. Les voitures y étaient étonnamment rares ; un calme provincial à quelques mètres du Canal.

Depuis que je vis à Bastille, mes habitudes ont changé et c’est au Square Trousseau que je retrouve la tranquillité. « Le seul coin de nature du quartier » me disait le designer néo-zélandais. Derrière le faubourg Saint-Antoine avec sa circulation en double sens et ses commerces populaires, les voitures disparaissent au profit des vélos, les cris des enfants et les pépiements des moineaux sont plus fréquents que les meuglements des motos et les trottoirs sont d’une largeur agréable. Un oasis au milieu du tumulte urbain.

Je m’installe au restaurant du même nom. Et tandis que j’écris sur mon Moleskine turquoise, les mots se forment et les idées prennent forme, l’oreille alerte, j’épie. Comme ce couple l’autre jour. L’un a les cheveux bruns et longs coiffés en chignon, l’autre est un beau roux aux cheveux de flammes coupés courts. Deux hommes élégants et soignés. L’homme brun parle posément, il semble réfléchir chaque mot. Il a posé un sac en plastique à ses côtés. Tu as tout pris ? — Oui. Il parle, l’autre écoute. Je suis content d’être sorti. C’est mieux ici, tellement plus calme que le boulevard. J’ai mal au coeur. J’avais tellement mal pour le Monsieur à mes côtés. Il ne me faut pas longtemps pour comprendre : il sort de l’hôpital Saint-Antoine où il vient d’effectuer sa première séance de chimiothérapie. Ses jolis cheveux longs. J’irai chez le coiffeur cette après-midi. Tu te souviens en janvier ? Je te disais en avoir assez de mes cheveux longs. Eh bien voilà, la vie a choisi. Ses mots glissent de sa bouche jusqu’à mon oreille. Pas de colère, ni d’amertume. On m’achètera de jolis bonnets. Je suis triste avec lui. J’ai envie de le serrer dans mes bras. Je ne peux pas, je ne le connais pas. Je ne suis même pas censée être là. À la place, je lui envoie tout mon amour, c’est ce que j’écris dans mon carnet, je lui envoie tout mon amour. Les enfants jouent ; je les entends crier. Est-ce que c’est ça devenir adulte ? Ne plus crier de joie ? C’est ici que les enfants dessinent à la craie sur le trottoir ? — Oui, c’est ici. Et pas que les enfants, les adultes aussi, les rares fois où nous venons dîner, sur les tables en papier, les meilleurs dessinent. Lorsque je me lève, il remarque la botte de marche et la béquille. Qu’est-ce que vous vous êtes fait ? Le tendon d’Achille. Flûte ! Une sacrée tuile. Bon courage. — Vous aussi, d’après ce que j’ai compris. Mal à l’aise, il tente un sourire. C’est la vie.

Alors bien sûr au Square Trousseau il n’y pas que des malades. Il y a toute l’énergie créatrice que le quartier d’Aligre peut contenir. Seulement aujourd’hui je voulais vous parler de lui, de sa première chimiothérapie et de sa sérénité apparente. C’est la vie.

Dimanche matin, j’y ai retrouvé le designer néo-zélandais. Je ne le croise que le dimanche. En semaine, il démarre trop tôt. Il est grand, comme les Néo-Zélandais peuvent l’être, communicatif et poli, un joli sourire. « Nous ne nous verrons pas dimanche prochain, me dit-il, je pars en vacances. Ce sera dans trois semaines maintenant. » À dans trois semaines. Peut-être reparlerons-nous de nos projets mutuels. Aura-t-il fini son essai sur l’utopie ? Aurai-je de bonnes nouvelles à lui annoncer ? Les terrasses, Paris, l’été, les jolis garçons, les filles bien habillées et les maladies, les accidents aussi. Même l’été, la souffrance part rarement en vacances.

© Aurélia Gantier – Le Square Trousseau

 

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