Ne pas faire de suppositions

Je garais mon vélo devant la bibliothèque rue Buffon quand je remarquai une dame boitiller en direction de l’entrée. « Tiens, une copine ! » Je la suivis ; nous nous rendions très vraisemblablement au même endroit : l’auditorium. Je passai les portes alors qu’elle se dirigeait vers l’ascenseur. La femme de l’accueil se tourna vers moi : « Vous venez pour la conférence ? » D’un geste, elle m’indiqua l’ascenseur. J’entendis le numéro de l’étage puis mon attention se perdit.

Je me glissai aux côtés de la dame. La promiscuité aidant, je cherchai à établir le contact : « Je vous suis à la trace. » Elle ne releva ni le regard, ni la remarque. Je reconnais ne pas avoir prononcé la phrase la plus spirituelle du jour mais tout de même, je fus surprise par tant de froideur. Elle n’est pas très sympathique, me dis-je. C’est alors qu’elle sortit de sa poche un petit boitier en plastique de forme ovale. « Tant pis, ce n’est pas très glamour, mais je n’ai absolument rien compris à ce que m’a dit la femme », marmonna-t-elle sans relever la tête. Elle ouvrit le coffret à l’intérieur duquel se trouvaient deux appareils auditifs. Elle les glissa d’un geste rapide tout en se tournant vers moi.

– Vous avez compris quelque chose ?

– Pas vraiment, juste l’étage. J’imagine que l’auditorium sera indiqué.

Elle me sourit d’un air de petite fille : « Je sais juste que les toilettes se trouvent à côté. » Elle rit.

La bibliothèque Buffon donne sur le jardin des Plantes. Elle ne l’a pas traversé, sinon elle n’aurait pas retiré ses oreilles mécaniques ; au contraire, elle aurait pris plaisir à entendre les chants des oiseaux et les jeux des enfants. Elle se serait plutôt perdue dans la circulation du pont d’Austerlitz, et elle aurait choisi le silence. Je l’imagine évoluer dans un film muet, mais dans la réalité, qu’entend-elle ? Un flou auditif ou un silence lourd comme la pierre ? Refuser les bruits de la ville est-il un choix volontaire ou porter l’appareil pénible ? Je ne connais rien à la surdité. Je devrais me renseigner.

Une chose est sûre : je me suis trompée. Loin d’être froide et distante, la dame était gentille. Une erreur de débutante : je le savais pourtant qu’il ne fallait pas faire de suppositions.

 

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