Regina di Spade II – Drôle

Longtemps, je n’ai pas su que j’étais drôle. Je ne riais ni aux blagues, ni aux devinettes, les histoires d’un mec m’assommaient, je détestais les comédies américaines et je ne supportais aucun amuseur public faisant profession de l’attaque personnelle — illustration parfaite de l’expression « rire aux dépens de », bizarrement jamais aux dépens d’eux-mêmes. Non, décidément, je n’étais pas drôle.

Jusqu’à ce que je tombe sur cette photo.

© Marc Gantier – avril 1980

C’était il y a moins de deux ans. Je le sais car je cherchais une illustration pour le blog. J’ai sur une étagère une vingtaine d’albums, la plupart de format identique. Je fouillais donc dans la pile des satanés-albums-photos-de-couleur-noire lorsque je suis tombée sur celle-ci. Elle a été prise à la patinoire de l’Île Marrante lors d’un spectacle quelconque. Ma première réaction a été sans indulgence. « À cette époque déjà, toujours à faire le pitre. Ne peux-tu pas te tenir tranquille ? » Au fur et à mesure que je tournais les pages, je découvrais d’autres photos de moi et sur la plupart d’entre elles, j’étais à côté. C’était particulièrement frappant lors des spectacles de fin d’année : la seule maquillée en zombie au concert de flûtes à bec alto, celle trop raide ou complètement décalée au spectacle de danse, celle qui rigole de ne pas être prête, qui bouffonne au cours de théâtre, fait le pitre, joue la comédie.

Aujourd’hui, je me fais l’effet de la petite fille en tutu rose que l’on a vu passer sur les réseaux sociaux, et qui s’en bat les oreilles d’être en rythme avec la musique et de suivre les conseils de la professeur de danse (voir la vidéo), mais à l’époque c’était une autre affaire. Je faisais rire. Comme je n’avais pas compris que l’on riait avec moi, je pensais que l’on riait contre moi, autrement dit que l’on se moquait de moi, et très vite cela ne m’a plus fait rire. Puis la vie a volé ma joie de vivre, alors je n’ai plus ri du tout, et je suis devenue triste, mais triste. C’est ainsi que je me suis transformée en jeune fille solitaire, sérieuse et littéraire, mais avant le rôle de l’adolescente tourmentée, « quel pitre tu faisais ! ». En tournant les pages de l’album, j’ai réalisé que le pitre, je le faisais depuis toujours. J’avais juste arrêté un moment, un moment un peu trop long de vingt ans.

Un jour j’ai glissé et je me suis étalée sur le sol. L’amie qui m’accompagnait a éclaté de rire, elle ne pouvait plus s’arrêter, ce qui m’a fait rire aussi, je n’arrivais pas à me relever tellement je riais. L’autodérision m’est revenue à ce moment-là, étalée de tout mon long sur un trottoir parisien avec V. qui se foutait de moi à mes côtés, et j’ai été sauvée. En feuilletant cet album photo, j’ai réalisé que si je n’aimais pas rire des autres, j’adorais rire de moi. Ce n’était ni de l’auto-dénigrement, ni une façon de se mettre en avant, mais une mise en distance, une façon de ne pas prendre trop au sérieux, ni sa petite personne ni les événements, de mettre un peu de baume de légèreté sur tout ça, sinon on ne va jamais y arriver n’est-ce pas.

C’est ainsi que j’ai pu jouer Mademoiselle Petitpas dans la pièce de théâtre « Un ouvrage de dames » de Jean-Claude Danaud, une vieille fille bigote et amoureuse, ridicule 7 sur l’échelle de Richter. Et puis je me souviens de mon voisin qui disait adorer mon rire, que c’était un rire magnifique, immensément grand et généreux ; jamais on ne m’avait fait un compliment pareil.

J’ai finalement compris — un peu de théorie ne peut pas faire de mal — qu’il n’existait pas une définition de l’humour mais plusieurs ; comme il y a rire des autres, ce qui n’est pas drôle, et rire de soi, ce qui l’est déjà beaucoup plus. Le premier modèle affiche un sentiment de supériorité vis-à-vis de son interlocuteur, alors que le second s’intéresse à la relation de connivence. Et puis il y aurait une troisième sorte d’humour : l’humour vu non pas dans sa relation à l’autre, mais par rapport à son environnement, l’homme face à la réalité désenchantée du monde, dans laquelle l’humour permet de dépasser angoisse et désespoir. C’est l’humour noir, l’humour juif, l’humour de Woody Allen et de Romain Gary, pour qui l’humour est une « aide nécessaire » et un « produit de première nécessité ». C’est l’humour qui permet de rire de sa condition et de ses malheurs. Celui qui me fait entrer dans un café avant un entretien d’embauche, dégoulinante d’eau et riant, et qui me permet d’obtenir l’aide du serveur et des clients pour me sécher et me prêter un parapluie. C’est le rire qui nous permet de rentrer au théâtre alors que nous nous sommes trompées de jour, parce qu’il est tellement spontané, ces filles-là, elles ne peuvent pas tricher. C’est le rire qui permet de se moquer d’une jambe cassée. Celui qui rend la vie plus simple et plus belle, le rire que j’ai toujours cherché, dans l’amour comme dans l’amitié.

 

« L’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la suprématie de l’homme sur ce qui lui arrive. » Romain Gary

 

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