Rêverie I

Il est encore tôt. Pour une fois elle n’est pas en retard. Elle a mis la lettre dans le sac. Elle a bien vérifié deux ou trois fois. Au cas où. Elle aurait pu s’envoler ; des objets disparaissent bien de son appartement, pourquoi pas une lettre qui s’envole.

Elle se demande comment ça va se passer. Elle ne sait pas dans quoi elle s’embarque. Une chose est sûre. Ce sera autre chose. Elle se demande comment elle a pu tenir si longtemps, comment elle a pu mettre sa vie entre parenthèses pendant si longtemps. Se réveiller, se préparer, manger, gagner sa vie, manger, gagner sa vie, manger, boire, fumer, dormir, se réveiller, se préparer, manger, et ça cinq jours par semaine, du lundi au vendredi, perdre sa vie à la gagner comme on dit, et compter les jours, attendre les weekends, attendre les vacances, sortir, s’abrutir, ne pas penser, penser le moins possible, penser peur, penser obligation, penser nécessité, argent et consommation, tenir, enfiler les jours comme des perles, les uns à la suite des autres, du lundi au dimanche puis du dimanche au lundi, mettre un couvercle sur ses rêves d’enfant, mais nom d’un chien, comment a-t-elle fait pour tenir si longtemps ? Elle pédale rue Saint-Antoine puis rue de Rivoli, elle regarde Paris. Des touristes prennent leur petit déjeuner en terrasse, en fond de salle des hommes sur leurs ordinateurs, elle se dit qu’elle sera bientôt l’un des leurs. Elle sourit.

Elle arrive une dernière fois dans ce quartier pourri d’où la vie a deserté. Embouteillages et hommes cravatés, restaurants aseptisés aux cartes formatées – salade César, hamburger et risotto, panna cotta et tiramisu – immeubles ravalés en carton-pâte, galeries sans œuvres ni art, salariés sans âge, sans sourire… Elle n’est pas mécontente de le quitter.

Elle monte l’escalier du vilain immeuble en travaux à perpétuité, un échange robotisé avec le personnel d’accueil et elle entre dans son bocal. Une dernière fois, elle regarde le visage fermé de ses confrères, écoute leurs salutations bâclées dans des bouches fermées, elle sent cette perpétuelle odeur de refermé ; les tâches sur les vitres, le ronronnement de la climatisation ; elle se demande combien de temps on peut tenir là-dedans sans devenir insensible. Elle pose son sac sur son bureau, elle en sort la lettre. Elle n’allume pas l’ordinateur.

Le type s’énerve. C’était prévisible. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il lui tresse des lauriers non plus.

Elle redescend vingt minutes plus tard. Il est à peine dix heures. Elle se demande si elle doit avoir peur. Pour l’instant ça va plutôt bien. Elle respire. Elle est libre. Elle se demande ce que c’est que la liberté comme ça. Il est à peine dix heures et elle sait bien ce qu’elle va faire. Elle va aller au Café de la Mairie place Saint-Sulpice.

Elle va écrire.

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