Femmes des années 1980 – Un jour, mon prince viendra
C’est un fait : elles sont dépassées. Cela dit, elles ont des excuses : jusqu’en 1970, le père détenait seul la puissance paternelle ; la femme mariée n’a véritablement acquis son autonomie bancaire qu’en 1972 ; et l’IVG n’a été légalisé qu’en 1975.
Alors dépassées ? Oui bien sûr, et il faudra encore des années pour détricoter les schémas auxquels elles ont été habituées. Mais jour après jour, elles progressent. Petit manuel à l’usage des jeunes filles du XXIe siècle : femmes des années 80, déconstruire les mythes.
Passionné par les romans de chevalerie, le gentilhomme Alonso Quichano ne quitte plus sa bibliothèque. Il en perdra la raison au point de s’imaginer vaillant chevalier errant. « J’ai voulu ressusciter la défunte chevalerie errante. »
Don Quichotte de Cervantes, 1605
Emma Rouault est élevée dans un couvent. Elle rêve d’une vie romantique et dévore des romans à l’eau de rose. Devenue épouse d’un médecin de campagne, elle s’ennuie. Elle se réalisera dans l’adultère et les dépenses somptuaires. « Elle devenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse, se regardant elle-même dans ces types d’amoureuses qu’elle avait tant enviées. »
Madame Bovary de Flaubert, 1856
Vivre sa vie comme un roman, est-ce vivre sa vie ou passer à côté ? Est-ce nécessairement finir dépressif, désaxé ou désabusé ? Bien que native du XXe siècle, comme Emma et comme Alonso, la femme des années 80 a été élevée dans les stéréotypes. Ses héroïnes ? Blanche-Neige (1937), Cendrillon (1950), la Belle au bois dormant (1959), Robin des bois (1973). Vous souhaitez modèle plus récent ? Pas de souci, nous avons Candy (1979). Ne cherchez pas, le schéma reste le même. La femme des années 80 a été biberonnée aux dessins animés où l’homme sauve et la femme rêve d’être sauvée. Ce n’est que bien plus tard que les princesses des Walt Disney se rebellent (La petite sirène 1989, La belle et la bête 1991, Aladdin 1992). Sa petite sœur est ravie. Pour elle, il est malheureusement trop tard.
La femme des années 80 a été élevée dans une société paradoxale, où la femme devenait autonome tout en rêvant du couple comme marqueur de réussite personnelle. Les messages avaient évolué : dans une campagne télévisée pour l’égalité des sexes, un garçon et une fille retiraient leurs jeans, les échangeaient et se rhabillaient ; mais à l’époque, elle était plus choquée par le caleçon de la jeune fille que par l’absence d’égalité homme-femme.
Étudiante, sa famille ne cessait de lui demander quand elle prévoyait de se marier, ses amies lui assuraient que sans enfants, elle aurait raté sa vie, les pères de ses amies aussi, « vous verrez, quand vous serez en couple, vous serez transformée. » On lui a appris que sa vie, aussi brillante professionnellement soit-elle, sans homme à ses côtés, serait tronquée. La réussite d’un homme était professionnelle ; celle d’une femme, familiale.
Le prince charmant ne délivrait plus la princesse d’un château (ses parents), il ne lui donnait pas d’argent (elle travaillait), mais il l’avait élue. Plus Plus Plus. La femme des années 80 vit dans un entre-deux ; entre sa mère, pour qui le couple était un impératif, et ses enfants, pour qui il est un choix. Elle a appris à vivre sans homme, s’en sort plutôt bien, se sent plus libre ; elle a une bonne situation, un bel appartement, un bon réseau social. Rien ne justifie ce ressenti d’être minimisée. S’en sortir seule, n’est-ce pas être plus forte ? Une femme est-elle moins belle et moins désirable parce que célibataire ? Pourtant, dans son esprit de petite fille romantique, sans être imposé par la société, le couple reste une norme sociale.
En réalité, les schémas ont peu évolué. La moitié des femmes célibataires disent que leur célibat est un choix. À mon sens, l’affirmer (ou devoir l’affirmer) est déjà un problème, en soi.
Dans Bridget Jones’ Diary (1996), bien qu’autonome, salariée et entourée socialement, Bridget ressent très vite le couple comme un marqueur de réussite personnelle. Et bien sûr, en 2016, on lui colle un chiard, sinon la réussite ne serait être parfaite. CQFD.
L’exemple le plus intéressant est probablement Fifty Shades of Grey (2015) : public en majorité féminin (ça colle) mais d’un âge moyen de 25 à 35 ans (un peu moins). Christian Grey est présenté comme un multimillionnaire de 27 ans au sommet d’un empire financier qu’il a bâti lui-même. Dans la réalité, l’âge moyen d’un milliardaire est de 65 à 67 ans (on mouille déjà moins), fortune généralement construite sur plusieurs décennies ou héritée. CQFD.
Finalement, la jeunesse aurait évolué dans sa sexualité, mais les schémas hétérosexuels resteraient proches des stéréotypes précédemment évoqués : la femme d’aujourd’hui est autonome financièrement et professionnellement mais encore très marquée par l’idée du prince sauveur. The Economist l’annonçait encore le mois dernier : la plupart des célibataires se disent heureux de leur situation, en particulier les femmes. Mais des enquêtes menées dans différents pays indiquent que 60 % à 73 % d’entre eux préféreraient être en couple. CQFD.
Légende photo : © Alexas Fotos
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