Carthagène sous ses voiles

C’était dans les années 80. L’élégante Gloria Zea achetait une vieille bâtisse à Carthagène. Un siècle auparavant, le village avait perdu ses couleurs et s’était endormi sous une épaisse couche de chaux. Depuis, ses habitants avaient perdu la mémoire et somnolaient, bien tranquilles, dans une torpeur toute caribéenne. Mais Gloria voulait rénover son palais, et il est arrivé.

Lorsque l’architecte s’est mis à gratter la pierre, les murs ont révélé le secret de la ville blanche. La vieille dame cachait sous ses voiles immaculés des trésors de couleurs. Un orange saumoné est apparu, dissimulé sous la chaux. La maison sera orange, a affirmé l’architecte. Les habitants se sont récriés, la ville blanche allait être gâchée, mais il n’a pas écouté. Et il a continué à gratter d’autres maisons à restaurer.

C’était il y a une trentaine d’années.

Doucement, Carthagène s’est réveillée.

L’architecte grattait. Il s’agissait d’être précis. La tienne sera jaune, annonçait-il. C’est dommage, j’aimais bien le saumon, tentait le propriétaire, mais rien n’aurait pu faire changer d’avis ce découvreur de trésors. Il pointait la petite tâche. La tienne sera jaune.

Une frénésie de grattage l’a pris. Il découvrait les couleurs de la ville à l’extérieur, à l’intérieur les fresques des palais et les carrelages en damier, il restaurait les fenêtres sculptées et les piliers en pierre corail, les sols en marbre de Carrare, qui arrivaient en fond de cale et servaient au lestage des bateaux. Les vieilles demeures ont été ressuscitées en palais multicolores. Alors ils sont arrivés, les uns après les autres, les artistes, les hommes politiques, les étrangers, tous voulaient faire partie de la fête. Carthagène est devenu le lieu de villégiature du Gotha bogotanais, elle n’est plus jamais restée ni blanche ni tranquille. Carthagène avait révélé ses secrets.

© Aurélia Gantier

 

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