Histoires souterraines

Le train entre en gare. Sans surprise, ses occupants compressés dans la boite à sardines font grise mine.

Je  n’aime pas le métro. Je lui reconnais quelques avantages, mais la promiscuité et la saleté m’oppressent. Je ne sais m’épanouir qu’à l’air libre et ma quête quotidienne s’acclimate mal aux univers clos. Mais ce soir, la neige a tout recouvert et mon vélo repose tranquille au milieu de ses amis vélos dans la cour.

Miraculeusement, la rame se vide et nous entrons dans un wagon presque désert. C’est inespéré. Je m’installe sur un strapontin, les bras croisés. Je vais en soirée. Pour l’occasion, j’ai sorti un sac rachitique qui ne m’autorise pas le port du livre et mes yeux furètent de droite à gauche. Je regarde sans voir : je cherche matière à distraction.

À la station suivante, une femme, la petite soixantaine, les cheveux courts, bleus. Comme Léa Seydoux dans « La vie d’Adèle ». La coupe lui va bien. Elle n’est ni jeune, ni sexy, elle porte des Dr. Martens à fleurs, une parka noire, la peau se détend autour du menton, mais la coupe lui va bien. Il se dégage quelque chose d’elle, un je-ne-sais-quoi, la fierté d’être peut-être, je ne sais pas. Elle se tient à la barre, digne. Je me dis qu’elle est probablement lesbienne, on s’en fout, je le note quand même. Elle regarde droit devant sans sourire. C’est dommage. Sa coupe lui va trop bien pour rater le sourire.

Pendant ce temps un homme entre dans le wagon. Tellement petit, tellement maigre et chiffonné, si discret que je ne l’avais pas vu monter. Mais mes yeux continuent à fouiner et je le remarque, debout, face à la femme bleue, se tenant à la barre lui aussi, tête baissée. Il parle, ou plutôt, il marmonne. Je comprends qu’il nous adresse un message, mais nous ne l’entendons pas. Il parle trop doucement, personne ne l’entend. Lorsqu’il s’arrête de parler, personne n’a rien compris, seulement qu’il essaye d’attirer notre attention. Il ferme les yeux. Il a l’air terrorisé. Alors, la tête baissée, il se met à chanter.

Je crois deviner un chant de marin mais en vérité je n’en sais rien. Il chante bien. Agrippé à la barre, les yeux levés vers le ciel dans leur cécité volontaire, il y met du cœur. Il nous offre deux chansons, ça prend un certain temps. La seconde est une chanson de Francis Cabrel que ma mère aimait. J’ai le cœur serré. Il neige dehors et lui chante dans les sous-sols de la ville. Au moins il fait chaud. Je le regarde fermer les yeux et disparaître dans son chant. Alors, je pense à ce type, cela n’a rien à voir mais je pense à lui, lorsque ses yeux croisent les miens, à cette poignée de secondes, cet instant fugitif, il avance je le dépasse, il se baisse je recule. Lorsque le regard plonge au fond de l’autre et s’exprime en silence, lorsque les yeux cherchent à parler et à se comprendre, quelques secondes l’un dans l’autre, puis tout s’efface, le lien se distend ; il passe, me dépasse, je me redresse, il s’éloigne. Caramba ! Encore raté ! Et pendant ce temps, mon petit vieux chante Cabrel. Ses tentatives d’invisibilité ont elles aussi raté : tout le wagon le regarde chanter les yeux fermés.

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