Don Aurelia

J’avais touché du doigt quelque chose et ce n’était pas agréable, un peu comme cette plaque électrique qui nous semble ne pas chauffer et qui, une fois effleurée, nous prouve le contraire : le ridicule de se prendre pour ce que l’on n’est pas combiné à la peur d’être moqué derrière soi.

J’ai pensé à Don Quichotte. J’avais refusé de lire le roman de Cervantes : le sujet était trop triste et l’homme, ridicule, appelait chez moi des sentiments contradictoires, entre pitié, compassion et colère. J’en connaissais néanmoins l’essentiel : Alonson Quichano, rat de bibliothèque et gentilhomme féru de romans chevaleresques, en vient à perdre la raison et à s’imaginer chevalier lui-même. Accompagné par son fidèle écuyer Sancho, le chevalier errant devenu Don Quichotte de la Manche part pour l’aventure. Partout autour de lui, il est moqué, raillé, et dans son entourage, bien peu de personnes gardent respect et affection pour le pauvre homme. Ce matin, alors que je listais mes peurs, m’attardant sur celle d’être moquée de ne pas avoir eu la clairvoyance de comprendre que je n’étais que moi, Don Quichotte m’est apparu comme frère de larmes, non parce qu’il se bat contre des moulins à vent (quoique), mais parce qu’il se méprend et qu’autour de lui, incapable de le contredire (mais le veut-on seulement ?), on le raille et le ridiculise.

Que tenais-je de lui ? Que partagions-nous, lui et moi ? L’homme avait-il seulement accompli quelque chose, sa quête était-elle belle ? L’homme méritait-il son livre ? Et peu à peu, alors qu’au début de ma réflexion, Don Quichotte m’exaspérait de ses folies, ma colère s’est éteinte sous un flot attendri. En voilà un seigneur qui poursuit ses rêves et qui, contre vents et marées, montre aux hommes sa puissance imaginative. Don Quichotte nie le réel au nom de ses idéaux chevaleresques et de ses valeurs : courage, effort, amour, loi, humanité. Alors, fou peut-être, mais utopiste certainement, et homme de foi sûrement. Au pays de la poésie, qui plus que lui mériterait d’être sauvé dans cette histoire ? Cela m’a un peu rassurée. En le réhabilitant, je me réhabilitais moi-même.

Peut-être bien que que je m’attaquais à des chimères et qu’autour de moi, on se gaussait. Quelle importance ? Quelle importance donnée à une existence qui n’en a aucune, puisqu’à la fin, au bout du chemin, nous finirons en cendres et plus rien ne restera des oreilles et des sifflements ; seul le plaisir d’avoir été au monde, vis minuscule dont personne ne se soucie devant la prouesse de la Grande Machine. En de rares moments, la vie ne vaut d’être vécue que pour ces brefs instants où beauté, puissance créative et esprit se rejoignent. Alors oui, Don Quichotte dans sa quête imbécile émeut, et sa quête est belle, comme lui est beau dans sa grotesque armure, un peu comme le vieux fou du quartier et son bonnet de bouffon à clochettes, et les vieilles jumelles, tout droit sorties d’un film d’horreur, habillées l’une comme l’autre et coiffées l’une comme l’autre et marchant l’une à côté de l’autre. Des instantanés poétiques offerts par la vie plus signifiants que notre dérisoire présence au monde. Alors, Don Quichotte ? Un frère de larmes, mais un frère tout de même. Et j’en suis fière.

Don Quichotte et l’oursin, Salvador Dali, 1971

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