Le Caire – Morceaux choisis

Sous contrôle

Dès l’arrivée à l’aéroport – bagages fouillés, portique passé –, à peine les portes de l’hôtel franchies – coffre ouvert et miroir sous le châssis –, il est évident que les contrôles de sécurité feront partie du voyage. Avant de pénétrer dans l’enceinte d’un hôtel de standing ou d’un musée, puis avant d’entrer dans le bâtiment principal, mais aussi, avant de se poser dans un salon de thé ou de visiter un quartier touristique, contrôle de police, dépôt des sacs, barrage de sécurité. La police et l’armée sont partout. Un flic derrière chaque palmier. Pour la première fois, je me fais contrôler avant de savourer une tarte, je vois un policier transformé en gardien de musée, un barrage militaire (tiens, encore un portique) surveiller l’entrée de la vieille ville. Imaginez ouvrir votre sac et passer sous la porte magique avant d’acheter un café chez Starbucks ou un macaron chez Ladurée ; le Marais entouré de barrages militaires. Au bout de deux jours pourtant, l’affaire est oubliée et on se plie à cet étrange rituel : déposer les sacs sur le tapis, les regarder disparaître sous le scanner, passer sous le détecteur de métaux, petite poussée d’anxiété, ne pas sonner, récupérer les sacs, et c’est parti pour la tarte au caramel. L’étonnement passé, cela n’a plus rien d’angoissant. Pour une femme voyageant seule, c’est même plutôt rassurant. Une question demeure pourtant : Que cherchent-ils ? Tout au long de voyage, j’ai posé des questions. C’est ainsi, me répondait-on, explication peu satisfaisante s’il en est. Quelques jours plus tard, une Égyptienne m’a mise sur la voie :
– Vous avez eu des attentats en France récemment ? me demanda-t-elle.
– Nous avons eu quelques actes isolés mais oui : un prêtre dans son église, un instituteur à la sortie de l’école. Il y a un ou deux ans, je dirai.
– Nous, des actes comme ça, on ne s’en relève pas. Un attentat et c’est le pays tout entier qui s’effondre. Notre réputation est déjà assez mauvaise comme ça.

Je m’attendais à cette explication sans pouvoir m’y résoudre. Le terrorisme, toujours le terrorisme. L’Égypte vit sous contrôle militaire permanent par peur du terrorisme. Plus grosse contribution au PIB égyptien, le tourisme pâtit déjà des suites de la Révolution et de la crise sanitaire. 9 ans de trou noir. Inutile d’en rajouter avec un attentat. Le pays souffre suffisamment comme ça.

L’arrestation du guide

Dans l’enceinte des Pyramides de Gizeh, j’ai pris un guide. Dieu sait à quel point je n’aime pas ça mais mon chauffeur a insisté. « Il fait une chaleur de four, disait-il, tu ne peux pas marcher en plein soleil comme ça, sans compter les rabatteurs, ça va vite devenir un enfer. Dans la carriole, tu seras tranquille, et puis, il va tout bien t’expliquer. » Je suis montée dans la carriole.

L’homme qui la conduisait était d’origine nubienne, comme, je l’ai vite compris, la grande majorité des guides du coin. « D’où viens-tu ? – D’Assouan, par là. » Le vieil homme a commencé à me poser des questions dans un anglais approximatif. De temps en temps je comprenais, de temps en temps, j’imaginais. Il avait une femme et quatre enfants dont deux en âge de travailler mais qui restaient au chômage. « Tu peux faire des études tant que tu veux, du travail, ici, il n’y en a pas. » Il aurait pu avoir quatre femmes, comme son grand-père, mais il avait choisi de se limiter. « Une femme, tu comprends, ça coûte cher, alors deux. Je n’ai pas les moyens. » J’acquiesçais ; j’ai vite compris que pour ma tranquillité, mieux valait acquiescer.

Je me suis inventée une vie que j’ai par la suite resservie à toutes les sauces. J’avais un enfant, oui, une petite fille de 2,5 ans actuellement gardée par ses grands-parents, mon mari était resté à Paris. Étrangement, l’enfant semblait plus important que le mari. « La prochaine fois, tu viens avec le mari et l’enfant. – Oui. » Après son interrogatoire, il a réfléchi. « Tu sais, les femmes, ici, c’est différent, elles ne savent rien faire sans les hommes. »

Devant le tombeau, il m’a prévenue : « À la sortie, le guide va te demander un pourboire. Tu ne donnes rien, je m’en occupe, je donne pour toi. » Il m’a laissée à l’entrée et j’ai glissé dans la fraîcheur des profondeurs.

À mon retour, le lait avait tourné. Un changement d’atmosphère qui n’avait rien à voir avec la hausse de la température extérieure. Mon guide était entré dans une discussion animée avec un homme. Ils criaient. Il me semblait qu’ils criaient. Mais ils crient tout le temps en Égypte, n’est-ce pas ? Quelque chose pourtant me fit penser qu’ici, ce n’était pas le cas : le Nubien avait perdu le sourire. L’homme nous suivit et nous montâmes tous les trois dans la carriole. À quelques mètres d’un fourgon de police, le guide a arrêté la bête. Machinalement, il a tendu les reines à un jeune homme qui fondait là, tranquille, au soleil. Le gars m’a souri, et les deux hommes sont partis à la rencontre du policier.

Le lendemain de mon arrivée, j’ai fait sauter mon premier préjugé. Non, l’Égyptien ne crie pas ; quand il crie, il se dispute, et dans ce cas précis, oui, ça criait fort devant le policier impassible ; je me demandais même si ce dernier écoutait.

“Everything OK? – Yes.” m’a répondu le jeune inconnu rôti. Je regardais les deux hommes s’agiter devant le policier muet et immobile, c’est à peine s’il les regardait. Peut-être s’est-il agacé d’être dérangé mais il a fini par prendre les choses en main et les deux hommes au collet : il s’est retourné, les a poussés dans le fourgon, a fermé les portes derrière eux. Puis il s’est installé à côté du chauffeur et la camionnette s’est évanouie dans la poussière.

“What’s happen?” ai-je demandé à l’homme fondu. “Your guide, he don’t have a license, finish the license, the police will do a new one. – I stay here? – Yes.” Il a sorti une carte et me l’a montrée : “License“. Je me demandai ce que je devais faire. Rien, m’a-t-il assuré. Je suis restée rôtir à ses côtés, intranquille sous le soleil. Un homme est finalement arrivé, plus jeune, mieux habillé. Il m’a montré sa carte. Il travaillait pour la même société et allait finir le tour que mon guide avait commencé. Il a grimpé sur la calèche et la visite a repris, quelques degrés Celsius en plus. Quelques mètres plus loin, un homme tentait de calmer un cheval déchaîné au pied d’une calèche renversée. Mon second guide a sauté au sol pour l’aider. Le cheval, peu coopératif, se dérobait – si la calèche était tombée sur lui, on peut le comprendre. Après un temps qui m’a paru interminable et pendant lequel j’ai compris, pourquoi je ne prenais jamais de guide, pourquoi je ne prenais jamais de calèche, ni calèche ni chameau ni âne, pendant lequel je me suis demandé si j’arriverais au bout de ma visite, si je devrais donner du pourboire aux deux guides ou seulement au dernier, si je devrais finir la visite à pied, s’il ne s’agissait que d’une histoire de carte périmée, pourquoi le plaignant avait été embarqué avec le négligent, les hommes ont réussi à raccrocher la calèche à la bête récalcitrante. Par la suite, j’eus ma première leçon de comédie égyptienne. Une famille – le père, la mère, le fils – s’était collée à la balustrade, un air de victime sur le visage. Mon guide s’est approché d’eux et leur a signalé qu’ils pouvaient remonter. Le père a secoué la tête, catégorique. Il en était hors de question. J’ai bien rigolé. J’imaginais la calèche se décrocher avec nos visiteurs à l’intérieur, puis je regardais le père, son regard terrorisé, le guide qui s’agaçait de leur peur et insistait, puis je rigolais. Terriblement drôle, cette visite guidée. Je ne suis pas certaine de recommencer.

À la recherche du musée

Dans ma tête, la journée se déroulait comme du papier à musique : la citadelle et le quartier copte le matin et après le déjeuner, le musée de la culture égyptienne. Avec beaucoup de difficulté, j’avais réussi à négocier le prix d’une voiture en sortant de la citadelle. Il ne s’agissait pas d’un taxi ; j’en avais peu vu dans la capitale. Après la rupture du jeune, une semaine de congé était offerte et, aux dires des principaux intéressés, les taxis seraient partis s’encanailler. Les Cairotes en revanche proposaient aux tourismes leur service. J’avais trouvé l’un d’eux au pied de la forteresse. Il m’avait déposée devant le barrage militaire : « Je vous attendrai ici pour le retour », m’a-t-il assuré. Seulement voilà : à ma sortie, pas de voiture, pas de taxis, pas de touristes, rien. Des militaires dans une rue poussiéreuse. Selon Le guide du routard, le musée se trouvait à 20 minutes à pied. J’étais passée devant à l’aller. On avait pris une grande rue, puis une autre, je crois qu’on avait tourné à droite. Bref, je trouverais. J’ai commencé à marcher.

Le chauffeur de la veille n’avait peut-être pas tort. Marcher sous le soleil sur des axes routiers à quatre voies sans trottoir n’était pas forcément une bonne idée. J’espérais toujours trouver un taxi sur le chemin. Rien. Devant un barrage militaire, encore un, j’ai voulu me rassurer. “Museum? ai-je demandé. “Yes, yes“ a répondu le planton. « Il n’en sait rien, quoi. Bref, je trouverais bien. » Et j’ai continué.

Je suis arrivée à un croisement. Et là, le doute s’est installé. Fallait-il tourner à droite ou à gauche ? Une voiture s’est arrêtée. “Taxi? – Museum?“ Il m’a regardé comme devant une dissertation latine. Je savais que le musée se trouvait sur la route qui menait au centre-ville. “El Tahir?“ Même air désolé. Je devais mal prononcer. “Do you speak English? – English? Wait, Wait. English.“ L’homme s’est mis en travers de la route. Pas de bilingue à l’horizon. Je ne pouvais rester éternellement à l’arrêt sur ce carrefour sans âme qui vive. J’ai pris une décision. Droite. Et je suis partie. “Wait! Wait! English!“, m’a crié le chauffeur. J’ai traversé les quatre voies à l’égyptienne, c’est-à-dire en courant le plus vite possible, et j’ai avancé vers un no man’s land qui ressemblait fort peu aux abords du musée. Devant moi, les voitures fonçaient, je continuais à marcher. J’en ai noté une noire, structure carrée, je ne sais pourquoi j’ai noté celle-ci plus qu’une autre, peut-être parce qu’elle me faisait penser à une Peugeot des années 1960, toujours est-il que sans que je le prévoie, la voiture a pris la tangente et s’est enfoncée dans le mur devant moi, à quelques mètres. Quatre Égyptiennes voilées en sont sorties en hurlant. Elles ne semblaient pas blessées, j’entendais des cris, ce n’était pas leurs cris, elles sont sorties de la voiture, d’où venaient ces gémissements, elles ont ouvert le coffre. Elles avaient glissé des petits enfants dedans. À partir de là, tout est allé très vite. Les voitures se sont arrêtées, un attroupement s’est créé, des hommes en galabieh et des femmes voilées, juste devant moi, ça criait, ça paniquait, je ne pouvais voir dans le coffre mais au son, cela ne devait pas être beau à voir. Je suis restée figée. Personne ne m’avait remarquée. Je ne pouvais pas rester là. J’ai fait demi-tour fissa et, belote rebelote, j’ai slalomé entre les voitures. La mienne n’avait pas bougé. “English, wait, wait.“ Je commençais à désespérer. Ne serait-il pas plus raisonnable de retourner dans la vieille ville ? C’était loin mais là-bas, quelqu’un pourrait peut-être m’aider. C’était toujours plus touristique que l’endroit où je me trouvais. Pendant que je ruminais, une voiture s’est arrêtée. Contrairement à toutes les épaves que j’avais croisées, c’était une belle voiture. “English!“ a souri l’Égyptien. Dans la voiture effectivement, le jeune homme parlait anglais couramment. Non, il ne connaissait pas le musée de la civilisation égyptienne, mais si je lui montrais le plan sur mon guide, peut-être pourrait-il m’aider. Nous avons étudié tous les deux la maigre carte. « Ha ! Ce gros bâtiment, là ! ». C’était de l’autre côté, je m’étais trompée. Il m’a expliqué en anglais comment y aller. Puis il l’a expliqué à l’Égyptien. « Et je lui donne combien ? – Normalement, c’est 20 ou 30 livres mais si tu veux être généreuse, tu donnes 50. Pas plus de 50. » Je ne savais comment le remercier.

Je suis montée dans la voiture toute cabossée du Cairote le plus patient du carrefour. À droite, demi-tour, gauche, puis à droite, puis tout droit, c’était clairement à plus de 20 minutes à pied. De loin, j’ai repéré le musée. “Museum!“ a hurlé le chauffeur. Pour un peu, on se checkait. Devant le musée, je lui ai donné 50 livres. “Yes“, a-t-il souri. 

Gizeh, Égypte, 2022 – © Aurélia Gantier

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