Promenade commémorative

Plaque commémorative de la Rafle du Vel d’Hiv, Paris 15


À mon grand-père, à mon grand-oncle, essences de Gantier dont il est justement question ici.


Nul ne sait ce qu’ils faisaient devant le 18 boulevard de Grenelle, s’ils descendaient ou s’ils montaient, s’ils sortaient de la brasserie ou s’ils la rejoignaient – sinon, qu’auraient-ils fait pont de Bir-Hakeim ? Lors de ses passages dans la capitale, le grand frère se posait au cœur du quinzième arrondissement ; le petit quant à lui logeait dans le seize. Désormais vieux, ils partageaient une bonne santé qui leur permettait de fréquenter les meilleures tables de Paris où ils mangeaient et buvaient abondamment comme tout bon Gantier qui se respecte. Le grand frère, pas seulement grand, pas seulement vieux, était également retraité. Auparavant consul de France aux quatre coins du monde, Afrique du Sud, Norvège, Pakistan, deux mariages, quatre enfants, il avait somme toute bien réussi et se satisfaisait de ce que la vie lui offrait. Le petit frère aussi était satisfait, seulement il n’en avait pas encore terminé : il était député. 

Nul ne sait ce qu’ils faisaient devant le 18 boulevard de Grenelle, mais à cet endroit, existait à l’époque un jardinet, et encore, jardinet est probablement un terme trop noble pour cet espace ouvert ; rien de snob, rien de fou, un peu de terre, de la végétation, un muret. On imagine mal l’humilité du lieu ni l’humilité de la vieille plaque, pas aussi vieille qu’eux mais presque, accrochée sur le muret. Regarde, dit le grand frère au petit, et ils se dirigèrent au fond de la courte parcelle. Ils se retrouvèrent devant la plaque, à déchiffrer de leurs yeux de vieillards, le texte presque effacé.

Le 16 juillet 1942, trente mille hommes, femmes et enfants juifs victimes des persécutions raciales furent parqués en ce lieu sur ordre de l’occupant nazi puis séparés les uns des autres. Ils furent déportés en Allemagne dans des camps d’extermination. 

Au 18 boulevard de Grenelle, se trouvait jadis le Vélodrome d’Hiver, triste théâtre de la Rafle du Vel d’Hiv. On aurait pu le réhabiliter, avant la guerre le lieu était d’ailleurs prisé – on a bien oublié les mauvaises fréquentations des palaces et des lupanars pendant l’Occupation –, mais cette vilaine tâche sur notre glorieuse histoire passait mal, difficile de faire comme si cet événement n’était pas de notre responsabilité de Français : le Vélodrome d’Hiver – également lieu de tonte pendant la Libération, autant équilibrer – restait une verrue sur les tentatives de réhabilitations françaises et il fut détruit en 1959. À la place, ce jardinet et cette plaque.

Lorsque la France tombe aux mains des Allemands, le grand frère a dix-neuf ans, le petit seize. Ils sont nés à Paris, ont grandi à Paris, ils n’ont jamais quitté Paris. Trop jeune pour combattre, trop vieux pour ne pas voir, la capitulation, l’Occupation, les disparitions. Je te l’assure, Aurelia, nous ne savions pas, me disait mon grand-père il y a trente ans de ça. À l’époque je ne le croyais pas, mais aujourd’hui, je le crois. Je veux bien me mettre à la place d’un gratte-papier de vingt ans qui ne voit pas ou plutôt qui ne cherche pas à voir, et qui, quarante ans plus tard, dans cette vie ma foi pas désagréable, voit ses yeux saigner de culpabilité, non pas de mal avoir agi mais de ne pas avoir vu. Quarante ans plus tôt, à quelques kilomètres d’eux, une des rafles les plus honteuses de l’histoire de France se déroulait, et pendant ce temps, l’un recopiait des rapports sans intérêt au ministère de l’Économie et l’autre étudiait les sciences politiques, et ils n’avaient rien vu ; trop jeunes, trop insouciants, trop vivants. 

Regarde, dit le grand frère au petit, regarde l’état de cette plaque, toute miteuse. On n’arrive même plus à lire, le texte est effacé. L’État ne peut-il pas rénover l’endroit ? On parle tout de même de la Rafle du Vel d’Hiv, ce n’est pas rien. 

Alors le petit frère, petit par l’âge mais grand par la position, regarda mieux la plaque commémorative. On n’y lisait effectivement plus rien, seuls les souvenirs. Tu as raison, Jean, nous allons nous en charger. Et lors d’une séance de questions au Gouvernement, Gilbert Gantier interpella le Gouvernement sur la question et le Gouvernement accepta un changement de plaque. Et désormais lorsqu’on passe au 18 boulevard de Grenelle, aujourd’hui légèrement décalée vers le numéro 10 du fait des transformations du quartier, on y trouve une belle grosse plaque commémorative que personnellement je ne connaissais pas avant que ma chère tante ne me raconte cette histoire et aujourd’hui, devant cette fameuse plaque, je sens la fierté me monter au cœur et je suis fière d’être Gantier.



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