Décryptage d’un clavier codé

Nous nous engageons sur le boulevard. Cela ne devrait plus être loin. Nous longeons des bâtiments hétéroclites, plus ou moins bien entretenus, des pieds d’immeuble typiques des zones périphériques — solderies, sandwicheries, grossistes — une zone à potentiel, comme on dit. La voiture ralentit. « Voilà, c’est là ! », m’annonce fièrement le chauffeur. Je regarde la résidence en retrait de chaussée. À sa droite, un immeuble en pierre de Paris affiche le numéro 62 ; à sa gauche un terrain vague, une grue. Il a raison : le numéro 66 ne devrait plus être très loin. Je descends de voiture.

Des adolescents tiennent le mur à côté de l’épicerie de quartier et une odeur d’herbe me guide jusqu’à la grille. J’ai appris le code par cœur : 2798. Je tape les quatre chiffres ; silence. Par acquit de conscience, je pousse sur la grille. Rien ne se passe ; la porte reste bel et bien fermée. J’ai dû me tromper. Je remonte le terrain vague. Un homme qui semble ne rien attendre se frotte les yeux à côté de jeunes qui s’échangent des scooters. L’immeuble suivant affiche le numéro 72… Je sors le téléphone de mon sac et vérifie, numéro 66.

Nous avons les numéros 62 et 72, très logiquement le numéro 66 se trouve entre les deux… Puisque ce ne peut pas être le chantier, c’est la résidence d’à-côté, j’ai dû mal taper, il faut recommencer. Je repasse devant les jeunes aux scooters, devant l’homme épuisé, je suis les effluves du joint – où se trouve-t-il donc ? – les adolescents me regardent revenir, je m’arrête devant la grille, je retape le code… Ça ne fonctionne toujours pas… Il faudrait ressortir le téléphone, vérifier le code, l’appeler… Machinalement, je recule de quelques pas et regarde l’immeuble …

« Vous cherchez quel numéro ? » C’est l’un des garçons. « Le numéro 66. »  — « Alors c’est bien là. Le code, je crois bien que c’est le 2798B. » Il interpelle les garçons aux scooters. « Hé ! Le code, là, c’est bien le 2798B ? »  — « Oui ! C’est ça ! 2798B ! » Leur voix résonne dans la nuit glacée. Je ne peux m’empêcher de sourire. Clavier codé pour plus de sécurité ! Tu parles, Charles ! Par contre, je comprends mieux l’interphone à l’entrée des bâtiments après la cour.

Lorsque je lui raconte mon histoire, mon ami se pince les lèvres. Il me confirme néanmoins un point : les gars de la rue sont très serviables.

 

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« Los Golfos » de Carlos Saura (1960)

 

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