Etre une femme

Je l’attendais sous l’imposant clocher de pierre, devant le portail. J’aurais pu l’attendre des heures : j’aime l’endroit. Tellement vieille et remaniée que presque rien d’origine ne subsiste, son église donne à Saint-Germain-des-Prés un petit air de campagne qui me plait. Comment ne pas craquer devant ce bloc compact et ces squares improbables ! À la tombée de la nuit, l’illumination la parait d’une aura fabuleuse ; sur moi le temps suspendu, autour de moi les voix sourdes. J’allais vivre un moment d’intense poésie nocturne.

Elle est arrivée et elle portait un kilt. Pour la première fois, je la voyais en jupe ; ça lui allait plutôt bien. Nous nous sommes fait la bise, puis elle s’est avancée vers la rue Bonaparte. Je savais bien où elle m’amenait. Nous allions prendre un cocktail à L’Hôtel, rue des Beaux-Arts.

Nous éprouvions toutes les deux pour l’endroit une vénération quasi mystique : Oscar Wilde y avait passé les dernières années de sa vie, après avoir vécu l’humiliation du bagne en Angleterre pour pédérastie ; malade, ruiné, rejeté de tous. J’étais passée devant sa discrète devanture à plusieurs reprises mais jamais je n’y étais rentrée. Elle au contraire y allait régulièrement prendre un verre.

« Tu as vu, j’ai mis une jupe, m’a-t-elle dit. Qu’est-ce que tu en penses ? Ça va, non ? » Un peu plus loin, elle pointa d’un doigt coquet quelques vitrines : « J’aime ce magasin. » Les vêtements, de style marin, me rappelèrent ses origines bretonnes.

Nous passâmes devant la rue Visconti et je lui parlai du texte que j’avais écrit à son sujet (Lire le texte), puis nous débouchâmes rue des Beaux-Arts. Elle m’arrêta devant un café, minuscule : « l’un de mes cafés préférés dans le quartier ». J’étais bien incapable de détailler la fresque murale, mais je m’imaginais aisément boire un verre dans cette petite salle mangée par un escalier en colimaçon et un trop-plein de tables en formica, avec son lierre et ses murs jaunes. « Ils sont jeunes. » — « Des étudiants des Beaux-Arts. »

L’Hôtel se trouvait quelques mètres plus loin sur le même trottoir. Le bar était étonnamment situé, coincé entre l’entrée et le restaurant. Ici tout était minuscule. Nous nous sommes dirigées vers l’alcôve, à peine quelques tables. Un serveur nous a installées à l’une d’elles. Intimidée et heureuse comme une enfant, je regardais tout autour de moi cet étrange boudoir teinté de soie mauve, la moquette façon léopard, les fauteuils en velours vert fané, les tableaux comme des voyages, les étagères couvertes de livres. C’était un endroit pour rester à flâner et ne rien faire, discuter de jolies choses, séduire, se dénouer, s’élever, un endroit parfait pour vivre un moment privilégié à deux.

Alors bien sûr elle a commandé un Wilde — « Que bois-tu ? » — « A ton avis ? ». Et moi je ne m’en souviens plus, mais l’excellente mixture est arrivée dans une tasse en porcelaine ! Avant de sortir, elle m’a fait visiter le hall, le vertigineux escalier en spirale et le sous-sol voûté. Nous avions du mal à quitter le sanctuaire. Quand nous nous sommes décidées, le portier nous a chaleureusement saluées : « Au revoir ! Mesdames ! »

– Tu le connais ? ai-je demandé.

– Non, pourquoi ?

– Je me demandais s’il savait que tu es transsexuelle.

© Aurélia Gantier

Un commentaire sur “Etre une femme

  1. Soléa 16 janvier 2018

    Merci, je préfère le mot transgenre ou femme trans

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