Pause Clope

A la terrasse du Pause Café, je regarde la femme qui fume devant moi ; sa peau en papier crépon, le teint crayeux, les cheveux de paille, le voile du timbre de sa voix. Je me demande si elle a mon âge ; elle est peut-être plus vieille, je ne sais pas. Comme elle, je prends mon café. C’est le matin, un matin chaud et moite, un matin tellement étouffant qu’à dix heures déjà, je me demandais si je n’allais pas remplacer le café par un thé glacé. C’est le matin et je ne fume pas.

Je la regarde. Comme moi par le passé, elle allume une cigarette après l’autre. Elle est avec son ami, elle parle et elle allume une cigarette après l’autre ; lui aussi, mais comme il est de dos je ne le vois pas. Je sens cette odeur de pot d’échappement que j’ai tant aimée et que je commence enfin à trouver vilaine — il va pourtant bien falloir la supporter si je veux continuer à vivre en terrasse. Je note la pose, si peu élégante, les lèvres qui se tordent, la petite inspiration, inquiète, le corps tout en tension. Je me demande si moi aussi je ressemblais à ça. J’ai besoin de la regarder, de compter les semaines, de réaliser ma victoire sur le tabac, la regarder et me dire, elle en est là, plus moi. J’ai besoin de ça pour continuer. La pauvre n’a rien demandé, j’ai besoin d’elle pour supporter ma délivrance.

Depuis que j’ai arrêté de fumer, j’ai soûlé quotidiennement mon entourage avec mon sevrage. Depuis deux mois, tout a tourné autour de ça, j’ai arrêté de fumer, tout ce que j’ai fait, ou plutôt pas fait, suspendu, en attendant — mais en attendant quoi —, l’a été parce que j’avais arrêté de fumer. Depuis deux mois, j’ai emballé ma vie dans un baluchon en tissu et je l’ai posé quelque part au fond du placard, bien rangé, et je me dis que c’est aujourd’hui qu’il faudrait le ressortir, le baluchon, et penser à recommencer à vivre, à être légère, stupide, aventureuse, amoureuse, fêtarde et drôle, car bon sang, si on n’arrête pas de fumer pour vivre, alors pourquoi arrête-t-on, dis-moi, on arrête pourquoi ?

 

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