Poètes modernes

« À la fontaine » est l’une de mes terrasses de quartier. J’en ai d’autres, mais celle-ci figure en bonne place dans mon palmarès pour une raison simple : elle est située à quelques mètres de chez moi.

Certaines terrasses reçoivent mes faveurs le matin, d’autres le soir ; je ne pense à certaines que le dimanche ; ici le café est bon, là il est imbuvable mais le vin se tient. Chacune a son ambiance et sa clientèle. Personne n’aurait l’idée de traverser Paris pour s’installer à l’une d’entre elles. Pourtant, un certain Paris se trouve ici.

J’utilise « À la fontaine » généralement en semaine après une journée de travail, lorsque le besoin de décompresser se fait sentir. Certains soirs, n’ayant rien prévu de particulier, je m’installe à l’une des tables et pendant quelques dizaines de minutes, je passe des coups de fil, je note des idées sur mon calepin, je ralentis. J’y retrouve généralement des habitants du quartier — les gardiens, le menuisier qui m’avait prêté son cutter entre deux verres pour m’aider à installer une moquette temporaire à l’occasion d’une soirée, des employés de chez Wilmotte ou des boites de production avoisinantes, des commerçants, des graphistes, la faune habituelle. Mais ce soir-là, un parfum de poésie était installé tout à côté de moi.

La Fontaine

J’avais choisi la table à dessein. Le jeune homme écrivait avec fougue dans son cahier. Ses yeux noirs se sont relevés à mon passage, cherchant la raison du dérangement, puis étaient retournés glisser le long de crayon. Pèle-mêle sur la table, deux livres de poésie, un Moleskine, un grand cahier à spirale, un pichet de vin blanc, des cigarettes. Un instant nous avons écrit ensemble, chacun sur son cahier, j’ai trouvé ça magnifique, j’aurais voulu qu’on nous prenne en photo, tous les deux sous la chaleur des néons orangés.

Au bout d’un moment, un jeune homme est venu le saluer et la magie est retombée. Le nouveau venu s’est absenté. Le poète s’est tourné vers moi : « Vous aussi vous écrivez des poèmes ? » Son ami est revenu et s’est installé face à lui : « Tu vois, mec, j’ai regardé cette série-là, puis je me suis branlé devant, alors j’ai appelé untel — j’aime bien appeler une fille quand j’éjacule. J’ai failli booker ma soirée avec elle, mais finalement je n’avais pas envie, alors je suis là. » Finalement ils ont reparlé poésie et le petit branleur m’a donné le nom du blog de son pote. « Ce n’est pas vraiment de la poésie, plutôt des pensées poétiques, tu vois ? »

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