Comme dans un film de Woody Allen

Sur le parvis en terrasse et en plein vent, elle résiste tant bien que mal aux bourrasques glacées. Repliée sur elle-même, elle ne pense pas, ne bouge pas. Elle attend ; elle a froid ; il ne devrait plus tarder. Elle ne remarque pas le couple qui se dirige vers elle et ne réagit pas aux salutations.

« Bonjour ! » Elle regarde l’homme campé devant elle. Elle le reconnaît, sa femme aussi ; ils ont été à l’université ensemble, il y a longtemps. Ils avaient des amis en commun et se fréquentaient en soirée, mal, ils se connaissaient à peine.

Ils étaient déjà ensemble. Le plus souvent, c’est à lui qu’elle parlait, elle le trouvait mignon et enthousiaste. C’était un beau couple bien assorti. Ils étaient grands et beaux, élégants, suffisamment originaux pour estomper de bonnes origines sociales. Elle ne les a pas vus ensemble depuis des années, mais depuis quelques mois elle le croise en bas de son travail, à l’heure du déjeuner. Il est toujours pressé et la salue en marchant. Il semble ne pas avoir très envie de s’arrêter, il doit probablement regretter qu’elle l’ait remarqué. Lorsqu’elle le croise, il porte un costume assez austère, elle se dit qu’il a vieilli, qu’il a perdu sa joie de vivre, elle se dit qu’il n’aime pas son travail mais qu’il faut bien gagner sa vie, alors elle se rappelle qu’elle n’aime pas son travail non plus, sûrement qu’elle a vieilli aussi.

« Bonjour ! » C’est lui, elle le reconnait. Elle fait un bond de plusieurs années en arrière. Il lui sourit merveilleusement. Il porte un béret. Il est un peu ridicule avec son couvre-chef, alors forcément elle adore ça. Elle trouve ça du dernier chic, un béret noir feutré bien enfoncé jusqu’aux oreilles. Elle met quand même un certain temps à sortir de son hibernation. « Tu me reconnais ? Nous nous croisons de temps en temps en bas de ton bureau. » — « Oui, bien sûr. » Sa femme est restée silencieuse, un salut poli et froid, elle aussi a vieilli.

Ils vont au même concert. Elle parle avec lui, ou plutôt il parle avec elle, car elle n’a pas grand-chose à dire. Elle ne comprend pas qu’il soit si prolixe ce soir et si froid les autres jours, elle se demande s’ils ont bu avant de venir, ou plutôt s’il a bu, car sa femme reste muette. Ils se sont abonnés à la même salle de concert, ils en vantent l’acoustique, et puis, n’ayant plus rien à ajouter, ils se saluent, les femmes s’échangent des sourires, ils rentrent et elle reste dehors, à attendre son rendez-vous qui ne vient pas.

Elle s’en veut un peu d’avoir été si distante, mais elle avait froid. Elle aurait voulu être un peu plus polie, un peu plus enjouée, un peu plus spirituelle, mais on ne peut pas changer le présent n’est-ce pas ; alors c’était très bien comme ça. Elle aimerait bien les recroiser à l’entracte, réchauffée, un verre de blanc à la main, pleine de bons moments musicaux à partager.

Son ami arrive, ils rentrent enfin. Elle aimerait lui dire, lui expliquer, j’ai croisé un couple d’amis de l’université, mais dit comme ça, ça n’a pas beaucoup d’intérêt, ça ne dit rien de ce qu’elle voudrait dire, mais elle le dit quand même, j’ai croisé un couple d’amis de l’université devant l’entrée, il ne réagit pas, il ne peut pas traduire ce qu’elle ne dit pas, elle lui en veut quand même, c’est comme ça.

Pendant toute la première partie, elle écoute le concert et elle ne l’écoute pas, elle pense à lui, un peu trop, elle sait qu’elle ne devrait pas. Elle le revoit, tellement enjoué et tellement différent, avec son béret, il est tellement beau, lui seul peut porter un béret de cette façon-là. Elle ne pense pas trop à sa femme, il faut dire qu’elle n’était pas vraiment là. Elle espère les recroiser au bar, mais voilà, ils ne sont pas là. Elle prend quand même un verre, ils partagent leurs impressions du concert, elle est un peu déçue, elle ne le montre pas.

woody-allen-rassegna-oberdan-milano

Fin de l’histoire.

Ou pas.

Rembobinage, coupage. Clap !

Pendant toute la première partie, elle écoute le concert et elle ne l’écoute pas, elle pense à lui, un peu trop, elle sait qu’elle ne devrait pas. Elle le revoit, tellement enjoué et tellement différent, avec son béret, il est tellement beau, lui seul peut porter un béret de cette façon-là. Elle ne pense pas trop à sa femme, il faut dire qu’elle n’était pas vraiment là. Elle espère les recroiser à l’entracte. Ils essayent de se frayer un chemin jusqu’au bar, elle arrive à se faufiler et à commander deux verres, ils s’éloignent un peu, elle regarde autour d’elle, l’air de rien, elle ne les voit pas, puis enfin, elle les voit.

C’est sa femme qui la remarque en premier alors elle se dirige vers elle. Ha ! Quelle surprise de vous retrouver là ! Je vous présente… blabla… et voilà.

Elle se concentre sur sa femme, tout en le regardant lui, elle croit bien qu’il la regarde aussi. Mais l’entracte est toujours trop court. En lui disant au revoir elle lui propose de déjeuner ensemble, et bien sûr il est ravi. Et voilà ça commence comme ça.

A partir de maintenant, on peut dérouler l’histoire à l’infini : ils déjeunent ensemble une fois, plusieurs fois, ils se rencontrent souvent à l’heure du déjeuner, ils se promènent dans les parcs, et ce qui doit se passer se passe, ils font des « cinq à sept » dans des hôtels, ou alors chez elle, pourquoi pas ; au début c’est juste torride, ils ne savent plus ce qu’ils font, où ils vont, ils ne pensent qu’à ça, ils s’imaginent un avenir, le soupèsent, mais ils n’ont pas la force pour ça ; alors leur quotidien merdique, les déjeuners et les « cinq à sept », les secrets, la peur du changement, la terreur de tout balancer et de tout foirer les rattrapent, et il devient petit, elle le trouve tout petit, il garde ses chaussettes pour faire l’amour, vite fait bien fait, elle déteste ça, il parle de plus en plus de ses enfants, panique quand sa femme appelle, il ne veut pas la faire attendre, et la belle histoire s’arrête là, après quelques semaines, c’est comme ça.

Quelques mois plus tard, ils se croisent au concert. Elle se souvient de l’abonnement, elle risque de les croiser souvent. Sa femme semble ravie de la voir, elle ne comprend pas bien pourquoi mais bizarrement cela lui fait plaisir. Elle la trouve plus jolie, plus gaie et plus agréable que l’autre fois, peut-être parce que c’est le printemps, en tout cas elles ne se quittent pas. Avant de partir, sa femme les invite à dîner un de ces soirs, pourquoi pas. Son ami accepte, enchanté, alors ils se regardent tous les deux, ils se sourient bêtement, oui, bien sûr, en voilà une bonne idée ! Et en rentrant dans la salle, son ami lui dit, ils sont vraiment sympathiques.

Il y a 3 commentaires sur “Comme dans un film de Woody Allen

  1. Fred 8 février 2017

    bons moments 🙂 Merci

    • Aurélia 8 février 2017

      Merci Fred ! J’espère que ce blog t’en fournira plein d’autres !

  2. Soléa 12 février 2017

    Pas spectateur, être acteur de sa vie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *