Quand je serai grande

« Nous dormons chez ma tante. » Il m’a fallu un instant pour comprendre. La fille de mon amie parlait de B. Je n’ai jamais appelé B. autrement que B. ou la petite sœur, et voilà qu’elle se transformait en tante. Je n’avais rien vu venir.

Je me souviens d’un weekend chez leur mère, quelque part dans les Yvelines. Mon amie avait accepté un remplacement dans un restaurant et était peu disponible ; j’avais passé le weekend avec sa sœur. Nous étions retournées à Paris le samedi soir et avions atterri dans une boite improbable du 6ème arrondissement ; nous avions vingt ans. Nous étions toutes les deux célibataires et nous cherchions l’amour dans une cave voûtée, sombre et enfumée. A l’époque, lorsqu’un garçon me repoussait je déprimais tandis que B. le rangeait instantanément dans le tiroir des minables, réaction certes excessive mais beaucoup plus confortable. Depuis, la petite sœur s’est mariée, a divorcé, a fondé un nouveau ménage, elle a deux enfants.

Nous sommes de la même génération, nous avons changé. Les mariages, les enfants, les déménagements ont ancré les deux sœurs dans le monde des adultes. Je suis restée accrochée à un monde antérieur, non pas celui des adolescents, celui des adulescents encore moins – je ne me retrouve guère dans cette formulation étrange –, mais à ce qui ressemblerait davantage au monde des adultes pas finis. Bien sûr, je ne vais plus en boite de nuit et n’enchaîne plus les conquêtes depuis longtemps. Les années ont passé, j’ai vieilli physiquement, indubitablement, j’ai gagné en sérénité, mais j’ai la profonde conviction que ma vie est restée sensiblement la même, d’être simplement mieux équipée qu’avant. A 19 ans, je vivais déjà seule et travaillais à mi-temps pour payer mes études. Depuis, mon appartement s’est agrandi, je travaille à plein temps. Je continue à vivre dehors, entourée d’amis, je continue à lire, à écrire, à rêver d’une vie différente « quand je serai grande » ; et ce « quand je serai grande », loin d’être anecdotique, serait la fondation de ma force actuelle, la confirmation que tout reste encore possible. Je ne suis pas devenue tante, je ne suis pas passée dans l’autre monde, le monde des gens sérieux et importants, vis-à-vis d’eux je reste encore une enfant, une enfant de quarante ans.

A la sortie du blog, j’ai échangé quelques mots avec une ancienne connaissance. Elle s’était mariée, avait deux enfants et habitait désormais à Levallois. J’étais restée dans le 11ème arrondissement, toujours célibataire. Je me suis moquée d’elle : « Je suis restée plus jeune que toi ! » – « Probablement. » Je ne suis pas certaine de l’avoir fait rire.

fam4

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