Spliff

Coulée dans les plis du canapé, le dos en virgule, j’écoute Y. Ça repose.

Je me suis arrêtée là en rentrant du taf. La journée a été compliquée, rien de tel qu’une petite pause chez Y. pour me déconnecter. Les seules fois où boire du mauvais vin rouge dans des gobelets en plastique Johnny Walker ne me pose aucun problème. Ce soir tout me va, même le mauvais vin, pourvu qu’on ne me demande pas de parler. Parler, Y. s’en charge pour moi, une idée toutes les dix minutes, ça fuse là-dedans, tout en roulant un joint, tranquillement. Je le regarde s’animer sur sa chaise à roulettes. Son énergie inversement proportionnelle à la mienne.

La drague en boite, ses potes et lui connaissent. Les mecs, ils ne savent pas faire alors que franchement c’est pas compliqué. Deux trois petites règles à respecter, c’est tout. On y va en bande, faut être nombreux, une petite dizaine, c’est bien. Les types se collent au bar, ils ont rien compris. Les filles, c’est danser qu’elles veulent. Donc exit le bar, direction la piste de danse : on prend un verre et on se pose direct au milieu. Emplacement, emplacement, emplacement. Une fois qu’on est là, bien visibles — collage de feuille —,  on ne bouge plus. On ne fait rien. On ne les regarde pas, on ne leur sourit pas, de toute façon on les a pas vues. On reste entre nous, on boit, on rigole, on laisse les autres types les soûler grave qu’elles sont gavées les minettes à force de sollicitations, et on les laisse venir. Elles voient cette bande de types hyper paisibles, c’est imparable : elles viennent direct s’agglutiner comme des mouches. Il y a plus qu’à les cueillir — tu veux l’allumer ? Ils ne devraient plus tarder.

Y. attend ses potes justement. Une brochette de jeunes Bordelais bien décidés de s’en coller une avant de sortir. Je n’ai rien à faire là, mais j’ai débranché le cerveau et je n’arrive plus à bouger. J’ai bu un vin un peu douteux, mangé une pizza à même le carton, et là tout de suite, un brouhaha de sortie scolaire dans la cour, une porte grattée et une poignée de jeunes mecs pas très grands, pas très souriants, sweats à capuche et pantalons bouffants, qui entrent dans le salon minuscule. En me voyant, ils s’arrêtent net. Ma voisine, explique-t-il. Ils articulent un bonjour à mon attention, en file indienne devant Y., check du poing, ils se répartissent autour de la table basse et, en même temps, ils s’asseyent, lèvent une fesse, sortent un paquet de cigarettes, les feuilles et la boulette, en même temps ils se mettent à rouler,  bien sagement, et là j’éclate de rire, ils lèvent le nez de leur ouvrage, me regardent, tous en même temps, avant de replonger, excusez-moi c’est le en même temps qui me fait rire — tu vas pas commencer me dit Y.

Y. a augmenté le son, c’est violent. On entend des coups par en-haut, c’est rien c’est le voisin. T’as décidé de nous rendre sourd ou quoi, tu veux pas baisser un peu, non ça va.

Je reste là un certain temps. Ça ne parle pas beaucoup mais il y a un sacré boucan ; les décibels et la fumée. Je suis scotchée. À un moment, même eux commencent à tousser, vas-y on ouvre.

La fumée se dissipe rapidement, la musique s’est arrêtée, du coup c’est plutôt calme, frais et calme. Soudain, une apparition : dans le chambranle de la porte ouverte sur la cour, des flics.

On ne les a pas entendus, pourtant la porte était ouverte pour aérer. Ils glissent une main, un pied. Excusez-nous, c’est ici Y. ? Les gars sourient à pleines dents, hyper polis et souriants tout à coup, et tandis qu’Y. accourt et bloque le passage, ils ramassent leurs petites affaires et vident le cendrier, l’air de rien.

Nous avons été appelés pour tapage nocturne

Ah oui

Mais en fait c’est hyper calme ici

Ben  oui

Vous ne faites pas de bruit

Ben non

Il va nous entendre là-haut allez on s’en va désolés les gars et continuez comme ça

Deux minutes à tout casser. Le sourire s’est figé sur leurs lèvres. Ils sont plutôt pas mal quand ils sourient. Ils attendent que les forces de l’ordre disparaissent. Quelques secondes après avoir entendu la porte de l’immeuble claquer, un rire immense raisonne à travers la pièce, la cour, l’immeuble et le quartier, un rire aussi bruyant qu’un 14 juillet ou une demi-finale, et voilà le voisin qui se remet à taper.

Un commentaire sur “Spliff

  1. Fred 11 juillet 2018

    Joli post rigolo et frais même si par moment la fumée fût épaisse :)))

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