Temps superposés

Nous avons compté ensemble : c’était il y a dix-huit ans.

Nous nous sommes rencontrés à la Favela Chic. Un parmi les autres, et pourtant, je n’avais d’yeux que pour lui. Grand et mince, bien bâti, blanc de peau, les yeux clairs — toujours les yeux clairs —, quelques fils d’argent dans ses cheveux épais. Il ressemblait à ce que je préférais à l’époque : les bruns aux yeux bleus — Y., mon voisin, qui se moquait de moi. Je l’avais désigné à une amie. Je n’irais pas lui parler, elle encourageait le rapprochement. Deux truies qui gloussent se remarquent facilement et il est venu me parler lui-même. Il était allemand.

À Berlin, je traînais dans les cafés. Je trouvais les hommes beaux, beaux et sexys. J’écoutais le rythme de leur langue puissante et structurée, la cadence des phrases, et je trouvais leur langue élégante parce qu’inaccessible. À Paris avec lui c’était pareil ; il était devant moi, cet Allemand magnifique, je le trouvais beau et sexy quand il parlait, et allemand et français.

À l’époque, je travaillais dans une banque bavaroise. J’avais déjà de bonnes bases dans la langue de Goethe et deux heures de cours particuliers par semaine, mais mon niveau a considérablement progressé après notre rencontre. Il avait donné un but à mon apprentissage, celui de parler sa langue, lui qui parlait si bien la mienne. De temps en temps nous parlions donc en allemand, moi mal et lui indulgent, je lui écrivais des poèmes, je ne les lui donnais jamais. « Tu l’aimes bien l’allemand, non ? » Le rire de Y.

Des années plus tard, dans ce café de quartier, nous nous remémorons le bon vieux temps. Il s’est marié depuis et a un enfant. Nous nous regardons en souriant, le regard débordant de notre amour révolu, reconnaissants de l’avoir vécu et de le porter encore dans notre souvenir. « Ça fait du bien un peu de nostalgie de temps en temps. » Il me trouve belle mais l’est davantage ; et je me demande comment il fait pour être encore aussi beau à son âge. Pour la première fois, je reparle sa langue. J’ai un peu honte, j’ai un peu peur, j’ai tellement oublié depuis. Il me corrige en souriant. Et c’est tout à fait lui cette bienveillance, jamais de moqueries mais des sourires et des encouragements. De retour chez moi, je garde le souvenir et les compliments. « Tu es belle. Ne t’excuse pas. Tu es belle, c’est tout. » Je déborde de joie, de gratitude et d’énergie. Je déborde d’amour et de fierté. Je connais l’allemand le plus gentil de Paris !

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