Ma nièce dans la cuisine

J’y ai pensé jeudi soir alors que je gardais ma nièce. À deux ans et demi, elle maîtrise le langage. Nous étions concentrées sur les planches de magnettes – là une fleur, là l’oncle Picsou – quand elle s’est tournée vers moi : un cheval, des cheveux. On a bifurqué sur les règles du pluriel : une fleur, des fleurs, un oncle Picsou, des oncles Picsou. Sans en connaître les termes, elle comprend les notions de singulier et de pluriel. Et l’autre jour, sa grand-mère étant japonaise, elle a même lancé un petit kampai. En revanche, elle ne saisit rien à la temporalité. Dimanche dernier, dimanche prochain, hier, demain, dans deux semaines, se traduiront dans sa bouche par un seul et même mot : hier. Et je ne vous parle même pas du conditionnel. Si on excepte non, mot fétiche dans la bouche des enfants de moins de trois ans, l’élocution qu’elle prononce le plus est je veux. Je veux une glace au chocolat, je veux faire un tour de manège, je veux encore jouer, je veux aller dehors, je veux Maman, et sa variante gastronomique : j’en veux plus. Je pense pourtant avoir entendu son père lui apprendre les formules de politesse. Je me renseignerai.

Si j’insiste sur l’apprentissage de la langue chez ma biquette – non, moi c’est D. – c’est qu’elle me renvoie à mes maigres compétences orales. Je parle mal. Entre mon père qui connaissait les codes linguistiques mais les a rejetés dans sa jeunesse pour ne plus s’en souvenir et ma mère qui ne les a jamais appris, je suis plus accoutumée à l’argot et aux fautes de grammaire qu’aux bonnes formulations. J’ai pourtant fréquenté un des meilleurs lycées parisiens de mon époque, mais à quinze ans, les mauvaises habitudes étaient déjà ancrées. Putain, fais chier, j’ai pété le frein sortira plus facilement de ma bouche que Mince, le frein s’est rompu – et je suis pourtant d’accord avec vous : une femme qui jure, c’est aussi laid qu’une femme qui fume. De temps en temps, je me reprends mentalement, mais il me faudrait des années pour venir à un langage policé. Conclusion : on va apprendre le conditionnel à la biquette ma nièce.

© Michael Morse

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *