Philosophie de comptoir : la propreté de Paris

Profiter d’une terrasse en plein hiver est un plaisir rare. Ce matin, je profite. Il est tôt, les températures sont clémentes et le temps sec, la rue piétonne est déserte, le café est chaud, jouissance extrême, et là, le camion-poubelle. Juste sous mon nez, le ballet des bacs verts, l’odeur de pourriture et le verre brisé. À l’heure du petit déjeuner. C’est dommage.

D’un autre côté, quand Paris est sale et que les papiers graissent les trottoirs, on râle. Faudrait savoir. Si seulement les Parisiens étaient plus propres aussi – et que l’on ne me parle pas des touristes : en ce moment, des touristes, il n’y en a pas. Oui, mais les camions-poubelles s’occupent des poubelles vertes, pas des papiers gras qui eux sont ramassés par les balayeurs. Oh ! Ça va, hein !

J’ai eu un amant qui habitait aux Halles. La tête de lit sur le Forum et la bamboula du matin au soir. Quand tout redevenait calme et qu’enfin on dormait, les camions-poubelles prenaient le relais. À cette époque, on râlait parce qu’ils passaient trop tôt, à 6 heures du matin si je me souviens bien. On les imaginait sadiques – seuls des sadiques pouvaient nous infliger un tel réveil. Maintenant, on râle parce qu’ils passent trop tard. On n’est jamais contents, on râle tout le temps. Pourtant il n’y a pas d’alternative : c’est soit bloquer la circulation de Paris soit ne pas dormir. Parce qu’à moins de manger nos déchets, je ne connais pas d’autres solutions. En réalité, on voudrait que le nettoyage ne se voit pas. On souhaiterait rendre balayeurs, éboueurs et camions-poubelles invisibles. C’est sale de penser ça.

Et quitte à penser sale, justement : comment appelle-t-on les éboueurs en politiquement correct ? Agent de propreté ? Dans le doute, j’ai regardé : c’est « agents de collecte des déchets ». Ça en jette, agents de collecte des déchets. Pour un peu, on pourrait presque oublier qu’ils sont éboueurs, l’odeur collée à leurs vêtements jusque dans leur sommeil. Je me demande si on s’y fait. Un éboueur peut-être pas, mais un « agent de collecte des déchets », sûrement. L’agent de collecte de déchets participe à l’économie circulaire ; l’éboueur nettoie nos merdes. Le premier est une appellation foutage de gueule, le second un terme qui ne s’emploie plus. En tout cas ce matin, l’agent de collecte des déchets, ou feu l’éboueur, au choix, m’emmerde. J’aurai fini mon café bien avant eux les poubelles : ils sont devant un restaurant.

Trève de plaisanterie : merci à vous, Messieurs, de cacher notre incapacité à moins gaspiller, continuez de me déranger pendant mon petit déjeuner.

Rue Grégoire de Tours, Paris, 2022 – © Aurélia Gantier

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