Avoir trente ans

Nous avalions fromage et charcuterie industriels à grand renfort de rosé et C. nous expliquait les raisons de sa démission. Je ne sais pas si elle s’est exprimée en ces termes mais c’est ainsi que je l’ai comprise :

– À 25 ans, j’avais un bon boulot, je gagnais bien ma vie et j’ai tout plaqué. Je me suis laissée cinq ans pour prendre des risques et essayer autre chose ; après j’aurai trente ans et ce sera différent… j’achèterai un appartement, je ne sais pas.

– Je ne suis pas certaine qu’acheter un appartement soit une nécessité dans la vie.

– Enfin, tu me comprends.

Pas bien, non.

C. a vingt-huit ans. Il lui reste deux ans. Après elle deviendra une femme, ou une adulte, je ne sais pas. En tout ça, elle deviendra quelqu’un. Qui, je n’en ai aucune idée, mais ce sera quelqu’un d’autre, à priori de différent de la C. que je connais. Elle quittera probablement l’humanitaire pour un métier connexe plus rémunérateur, elle achètera un appartement, puis elle trouvera quelqu’un, ils feront des enfants, et là, tout de suite, je vois un soufflé au fromage, retombé donc laid, peu appétissant mais pas mauvais, mais bon ce n’était pas la promesse initiale, nous on voulait le bon soufflé bien costaud, pas le ballon en caoutchouc tout dégonflé.

Sur le moment, je n’ai pas bien réalisé, beaucoup d’entre nous réagissent de la sorte, moi la première – j’ai acheté un appartement à trente ans. Mais le lendemain, les bornes de vie (18 ans, 21, 25, 30, 35…), les conventions sociales, les promesses de jouissance et d’excitation, et tout à coup, tout s’arrête, il ne s’agit plus de vivre, ni de partager, mais de rendre, de produire, de rentabiliser, se faire petit, ne pas trop en demander, laisser la place aux autres, comment leur faire comprendre ? Et puis l’âge adulte, c’est quand ? À quel âge aurais-je dû devenir adulte, me marier, faire des enfants, arrêter de sortir, d’espérer, d’avoir des ambitions de vie ? À quel âge, dites-moi, doit-on arrêter tout ça ?

À 30 ans, C., tu n’es obligée à rien, ni à l’appartement, ni au CDI, ni à la Rolex, ni au mariage, ni aux enfants ; tu as le droit de vouloir bien sûr, de désirer, la Rolex, l’appartement, le CDI, et alors c’est génial, mais il y a une différence entre devoir et vouloir, différence que j’ai eu tant de mal à comprendre à ton âge. Et forcément, tout cela ramène en ma mémoire cette échange avec une amie jeune mariée, à ton avis Aurélia, est-ce qu’il faut faire des enfants ? – demander comme ça, sûrement pas ; et toutes ces remarques que j’ai subies plus jeune : le jour où tu rencontreras quelqu’un, Aurélia, tu te révéleras – sans enfant on a raté sa vie – toutes ces remarques que j’ai combattues, fébrilement à  vingt ans, énergiquement maintenant, toutes ces conneries qu’on nous inflige, lui encore : je vais l’épouser – tu l’aimes ? – non – alors quoi ? – c’est comme ça la vie, Aurélia. Alors oui, je pense à tout ça, je pense à la délicieuse C., qui s’inquiète de ses trente ans, et tu sais quoi ma belle, on s’en fout, même après trente ans, disons à trente deux ans, tu aurais encore le droit de prendre des risques, et même de te tromper, et de recommencer, regarde-moi, une amie de la famille disait de mon père qu’il n’était pas fini et de ma mère qu’elle était une femme enfant, eh bien moi aussi, je ne suis pas finie, moi aussi, je suis une femme enfant, et si être enfant signifie savoir encore rêver, espérer, imaginer, inventer, vivre, rire, aimer, partager, alors je veux encore être une enfant, éternellement, une enfant de 30, 40, 50, 60, 70 ans…

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