Bien débuter l’année

À cette époque, les téléphones portables n’existaient pas. Quelques snobs se promenaient avec des talkies-walkies dans leur poche, nous les trouvions ridicules.

Nous avions raté le jour de l’an. Notre week-end se présentait pourtant sous les meilleurs auspices. Notre groupe avait été invité à passer le réveillon dans une belle maison de la banlieue lilloise, une table pour vingt personnes avait été installée dans le salon, le champagne coulait à flot, les danseurs sautaient en rythme sur une musique pointue. Malheureusement, des tensions avaient gâché la fête.

Je ne me souviens plus si le groupe Rasta s’était fâché avec le groupe Electro, ou si les filles s’étaient brouillées avec les garçons, ou les bourgeois avec les bad boys, mais l’affaire était grave, sûrement aussi grave qu’un conflit entre pro- et anti-Trump, parce qu’elle avait électrisé le week-end au point de le rendre invivable. Dans la voiture qui nous ramenait à Paris, mon amie a éclaté en sanglots, incriminant les pénibles moments que nous avions passés. Mais je la connaissais trop bien pour ne pas savoir qu’il y avait autre chose, qu’elle ne me disait pas tout, qu’elle n’était pas le genre de personne à s’effondrer pour un jour de l’an raté.

À cette époque, nous cherchions l’amour, désespérément. Malheureusement nos rendez-vous ressemblaient le plus souvent à des diables à ressort, petits jouets mécaniques charmants qui après nous avoir joué de la musique nous sautaient au visage. Et nous étions le genre de personne à nous effondrer pour un rendez-vous raté.

Quelques semaines auparavant, mon amie s’était entichée d’un garçon. Son goût pour la musique électronique ne l’empêchait pas d’être une grande amatrice de musique classique. Elle l’avait invité à plusieurs reprises dans sa loge ; elle cachait du champagne au fond de son sac qu’ils buvaient en écoutant un orchestre symphonique. Il était ravi de ces soirées – on le serait à moins, mais continuait à la traiter en bonne copine. Lasse d’attendre, elle avait décidé de faire le premier pas ; il l’avait poliment repoussée quelques jours avant notre escapade. Bien sûr, il était présent. Passer le week-end avec l’objet de son infortune était déjà suffisamment pénible, le sort avait décidé de lui gâcher la fête encore un peu plus : le garçon m’avait fait des avances toute la soirée. J’avais tenté de le lui cacher mais elle s’en était aperçue. Le retour à Paris signifiait la fin de son calvaire ; elle avait craqué.

Quelques jours plus tard, ce fut mon tour. Nous nous étions rencontrés la semaine précédente, nous nous étions bien plu. Il était timide et délicat, il ne pouvait être que pour moi. Pourtant, notre second rendez-vous tourna au fiasco ; il s’était enfui de chez moi et en tentant de le rattraper, je m’étais assommée contre la porte d’entrée. J’étais par terre, la porte était ouverte, je l’entendais dévaler les escaliers et je pleurais. Je pleurais parce que j’avais mal, parce que j’étais mal traitée, parce que je n’aurais jamais pu imaginer une telle soirée, parce que j’avais probablement un œil au beurre noir, parce que je n’avais décidément pas de chance en amour. Je pleurais toute la nuit et le lendemain midi, je pleurais encore au téléphone. Mon amie me donna rendez-vous dans la Cour Carrée du Louvre.

Nous avons remonté la Seine, nous avons pris notre temps, nous nous sommes arrêtées souvent. Lorsque nous sommes arrivées Ile-Saint-Louis, j’étais tout à fait apaisée et il faisait nuit.

C’était l’heure de dîner. Nous sommes passées devant un restaurant minuscule, tout en longueur, une mezzanine. Le cadre était chaleureux, du jazz en fond sonore. Nous sommes rentrées, nous avons remarqué le serveur, mignon, nous avons commandé une bouteille de vin. Après le premier verre, mon amie m’a tout bien expliqué.

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Ce début d’année était raté. Tout avait commencé le jour où nous avions quitté Paris pour ce satané week-end. Depuis, tout tournait dans le mauvais sens. À vingt-deux heures, cela ferait très exactement une semaine. Il était hors de question de commencer l’année d’une telle façon : nous allions refêter le jour de l’an, ici même, à vingt-deux heures précises.

Comme nous n’avions pas de montre, nous avons demandé au serveur de nous prévenir. La bouteille était bien entamée lorsqu’il est revenu. Je racontais pour la énième fois ma soirée de la veille, à une différence près : nous arrivions à peine à parler tant nous riions. « Il est vingt-deux heures. » Nous nous sommes levées en bousculant les chaises et en hurlant : « Bonne année ! »

Le regard du serveur : « C’est dans quelle religion ? », a-t-il demandé. Nous avons mis un certain temps à comprendre la question. Nous lui avons expliqué les grandes lignes : le jour de l’an raté, une première semaine dans la même lignée, ne pas se laisser aller, recommencer. L’idée lui a tellement plu qu’il l’a gardée pour plus tard, « au cas où ». Il nous a même offert du champagne !

Lorsque nous sommes sorties du restaurant, des heures plus tard, mon amie a jeté un dernier coup d’oeil à l’intérieur. « Il est mignon, je crois que je vais revenir. »

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