Déjeuner électoral

Pour connaître les tendances printemps/été 2017, il suffisait de se promener dans les rues de la capitale ce dimanche. Le bermuda et les socquettes sont toujours d’actualité chez les hommes, mais agrémentés d’un pull noué autour de la taille. Résidu de l’hiver, le noir reste de rigueur. Chez les femmes, la salopette sur un chemisier de dentelle fait une percée. Je me faisais ces réflexions hautement philosophiques alors que nous nous bronzions le nez en terrasse. « Et toi, tu vas voter quoi ? »

À quinze jours des élections présidentielles, il était difficile d’y échapper. Un déjeuner dominical, quatre amis, quatre différences de choix : la droite, la gauche, le centre, l’abstention. Je vous épargnerai la teneur de nos débats. Militante dans les droits humains, je considère le vote comme un devoir civique essentiel. Mais je déteste parler politique. Chez moi, c’est un sujet que l’on n’aborde pas, au grand regret de certains de mes amis ; ces prises de bec qui ne mènent nulle part, chacun campant sur ses positions, me fatiguent. Il y a tant à partager pour perdre son temps à ne convaincre personne. Pourtant ce jour-là, de retour chez moi sur mon petit vélo, je réalisais quelque chose de tout à fait étonnant : j’avais passé un bon moment, malgré notre conversation qui avait principalement tourné autour des élections.

Je me souviens dix ans auparavant de dîners anthologiques, de pugilats verbaux, où je quittais la table et où nous nous réconcilions dans l’escalier. Cette fois-ci, rien de tel : nos débats étaient tout à fait dépassionnés. Moi qui nous avais connus combatifs et colériques, je nous voyais parler de nos choix respectifs aussi posément que si nous parlions de nos prochaines vacances. « Si tu veux de la nouveauté par pitié, ne vote pas Macron, vote Mélanchon. » J’entendais de la bouche du supporter de Fillon des paroles tout à fait nouvelles. Des glissements s’étaient produits, non pas vers le centre, mais de la droite vers la gauche et de la gauche vers la droite, glissements qui ne remettraient pas en cause leur vote mais éclairaient différemment le débat. Nous n’étions pas devenus plus sages – la sagesse, ce mot si proche du renoncement – mais détachés des grandes illusions électorales. Les enjeux devenaient également plus compréhensibles, même si les moyens d’y arriver différaient sensiblement dans l’esprit de chacun : un capitalisme à visage humain, le désenclavement du système politique, la précarité…

En réalité, ces prises de conscience soulignent un changement plus profond chez mon entourage ; devenu adulte malgré lui, il se confronte à des questions existentielles. Quelle vie ? Quel avenir ? Comment ne plus survivre – financièrement ou psychologiquement – pour simplement vivre ? Comment ne plus vivre pour travailler, comment ne plus sacrifier son indépendance ? Comment ne plus vivre dans la colère et dans la peur ? Comment s’épanouir ? Et le cadre dirigeant peint de larges toiles pendant son temps libre,  le médecin se reconvertit en architecte, les artistes amateurs rêvent de vivre de leur passion tout en sacrifiant, pour combien de temps, au principe de réalité et les créatifs professionnels essayent de s’adapter au milieu marchand. Le temps n’est plus aux débats passionnés non, mais à la tolérance et au détachement. Il y a tellement plus important.

Nous avons mûri. Qu’est-ce que tu dis ? Vieilli ? Je ne vois même pas de quoi tu veux parler ! Insolent !

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