Une plante sur un sol craquelé

Je mourais et je renaissais

Nous étions une demi-douzaine assis deux par deux, deux devant deux derrière. Confortablement allongés sur des fauteuils en cuir larges et moelleux, nous écoutions l’homme qui se tenait devant nous sur l’estrade. Nous avions fait une bêtise et nous devions mourir ; une faute bénigne dont je ne me souviens pas ; elle ne devait pas être plus grave que le vol d’un bonbon à la boulangerie mais la sentence ne m’en apparaissait pas démesurée pour autant. Était-ce d’avoir voulu entrer dans cette pièce que je poursuis de rêve en rêve et que j’avais été sur le point de retrouver quelques heures auparavant ?

J’étais avec D. dans ce drôle d’appartement en colimaçon. La pièce qui m’attirait, lumineuse, était décorée à la mode des années 1960, dans les verts et les bleus. Cette nuit-là, quelques heures avant de me retrouver sur le fauteuil de dentiste, je papotais avec la veuve, D. à mes côtés – « il faut absolument que je te montre la chambre d’ami », lui avais-je glissé.

— Et la chambre d’ami, avais-je demandé ?

— Vous voulez parler du bureau de mon défunt mari ? Je n’y entre pas. Il a été transformé en sanctuaire. C’est à peine si je me tiens dans le chambranle sur la pointe des pieds.

Etais-je rentrée dans la pièce interdite ? Toujours est-il que quelques heures plus tard, j’étais sanglée dans un fauteuil et j’écoutais l’homme pérorer sur son estrade : « Profitez-bien de ces derniers moments car vous allez mourir. Après, c’en sera fini de la vie. » Je réalisais avec étonnement une chose à laquelle je n’avais jamais pensé tant le sujet me semblait peu préoccupant : je ne voulais pas mourir. Je n’en avais pas encore fini avec la vie ; tant de choses restaient à accomplir. Je voulais vivre.

Je tentai d’attraper l’attention du jeune garçon derrière moi, pas affecté pour deux sous, comme un bon tour de manège qu’on s’apprêtait à faire. J’aurais voulu qu’on se tienne la main pour le grand voyage, mais je n’osai lui demander ; il m’avait à peine regardée.

On lâcha le gaz. Je me demandais à quoi ressemblait la mort. « Vois le bon côté des choses : tu vas enfin avoir la réponse à la grande question. » Je paniquai à l’idée de n’être plus là pour m’en souvenir, et davantage d’y être encore, à errer dans un monde qui me serait refusé pour l’éternité. Mon corps s’engourdit, d’abord les pieds, la jambe gauche puis la droite, l’anesthésie grimpa dans les bras, il m’était impossible de bouger, « alors la lumière, elle est où la lumière, encore une fumisterie ». Je mourais.

Je mourais et je renaissais.

Nous sortîmes d’un monte-charge pour arriver dans une ville, un village, un village de montagne, un parc, je n’eus pas le temps de l’analyse. Déjà on passait la douane de l’épicerie. « Votre poids à seize ans, s’il vous plait. » L’homme donna un sachet de confiserie au premier de la file. « Votre poids à seize ans ? » Le second reçut une boite de sucre. « Votre poids à seize ans ? » Ma boite de sucre était remplie au deux tiers, la moitié de morceaux, l’autre de canapés. Je boudai : je m’étais trompée de poids ; si j’avais donné un chiffre plus faible, peut-être aurais-je reçu des bonbons. Derrière l’épicerie de verre, s’étendait un parc. L’endroit n’était pas vilain. « Tu as remarqué, me chuchota l’un d’entre nous ? Les fours sont éteints. » Tout cela ressemblait furieusement à une colonie de vacances. « Les cours vont commencer, nous expliqua notre guide. Nous reprenons le monte-charge. » Nous nous dirigions vers la machine tandis que je me réveillai.

La brutalité de l’alarme fit bondir Swann hors du lit. Elle y revint après moult minauderies. J’aspirai son encolure. « Eh bien, finalement je ne suis pas morte. » C’était plutôt une bonne nouvelle.

© Julia Volk

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