Mes anges

Vendredi matin, dans ma petite compacte de location flambant neuve, sous un ciel lumineux lavé des pluies de la veille, je quittais Cannes et ses tristes obligations professionnelles. Je me rendais à Nice pour le week-end. Après deux ans d’absence, j’allais bientôt rejoindre ma mère et les souvenirs de mon enfance. J’étais émue.

J’ai décidé de remonter le temps par la côte. Juan-les-Pins et le joli garçon — comment s’appelait-il, Sébastien, Nicolas ou Olivier, un prénom comme ça. Il était lyonnais et ne quittait jamais ses patins à roulette. Je devais avoir treize ans, quatorze peut-être. Nous nous promenions en bord de mer, nous papotions sur un banc ; c’était l’âge des amours innocents. De retour dans nos villes respectives, nous nous sommes écrit quelque temps, puis nous nous sommes oubliés, très logiquement, et voilà que je le retrouvais, le joli Lyonnais, au soleil de midi, dans ma petite voiture qui déchargeait tout ce qu’elle pouvait de mauvaises variétés. J’avais choisi la radio à dessein : c’était ce que nous écoutions, ma mère et moi, lorsque l’on quittait Nice pour passer la journée dans le Vieil Antibes. Je n’étais pas trop dépaysée : c’étaient les mêmes chansons des années 80 ou 90, rien n’avait changé — c’est étrange, ces radios figées dans le XXème siècle.

« Ai maschi innamorati come me

Ai maschi innamorati come te »

Alors bien sûr j’ai pensé à ma mère, morte douze ans auparavant. Les pensées qu’elle m’inspire sont habituellement joyeuses et m’amènent spontanément le sourire aux lèvres. C’est donc avec surprise que j’ai senti ma gorge se nouer et mes yeux se fendre. La radio hurlait sa variété italienne à travers les vitres ouvertes et je pleurais. Je pleurais de l’avoir retrouvée, car nulle part mieux qu’à Nice, je ne pouvais ressentir le manque que sa mort avait laissé, troquant son amour immense par un no man’s land sentimental. Je regardais la mer en pleurant et tout me revenait. Comme ce Vendredi saint, où ma mère, ma tante, mon cousin et moi étions partis à la plage sous un soleil outrageusement bleu, et ma tante disait, il va pleuvoir en fin d’après-midi, il pleut toujours le vendredi soir, et nous nous moquions d’elle en pointant le ciel et l’absence de nuages ; mais dans l’après-midi, le temps a changé, brutalement, et la pluie s’est mise à tomber, violente et drue. Nous avons couru vers la voiture, mal protégés par nos serviettes en tissu et derrière nous ma tante hurlait, je vous l’avais bien dit qu’il pleuvrait, il pleut toujours à cinq heures le Vendredi saint, et je repensais à nous, courant et incrédules, et je souriais dans mes larmes. Mon Dieu ! Comme mes anges me manquaient !

© Aurélia Gantier

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